devenir pirathécaire, pour vrai. c’est le temps ou jamais

•20 mai 2012 • 11 Commentaires

Parmi les Règles d’éthique des membres de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec est défini comme dérogatoire à l’exercice des activités de bibliothécaire l’action de «conseiller ou encourager un client à poser un acte qu’il sait être illégal».

Je m’apprête à enfreindre cette règle. Ou à tout le moins, à me rapprocher des limites de ce qu’elle défend. L’usage d’un pseudonyme me le permet, la gravité de l’heure l’exige. Je le fais au nom de principes autrement plus importants que cette règle, et qui figurent d’ailleurs en tête plutôt qu’à la fin de ce même document:

Le bibliothécaire doit favoriser l’accès au savoir humain.

Le bibliothécaire doit s’opposer à toute tentative visant à limiter le droit de toute personne à l’information.

Le bibliothécaire doit contribuer activement au mieux-être culturel, social et économique du public.

Afin de rendre l’information accessible au public, le bibliothécaire doit favoriser les mesures d’éducation et d’information de celui-ci en vue d’une exploitation plus rationnelle des ressources documentaires.

Règles d’éthique des membres de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec. Adopté à la 36e assemblée générale des membres de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec le 20 mai 2005. Extraits du Chapitre II, «Devoirs et obligations envers le public».

J’ai déjà écrit ici les raisons pour lesquelles j’estime que les bibliothécaires doivent s’opposer à la hausse des frais de scolarité. Elles ont fort à voir avec ces règles.

J’ose espérer que parmi mes collègues, qu’ils soient membres de la CBPQ ou d’une autre association professionnelle, qu’ils soient Québécois, Canadiens ou citoyens d’un autre pays, la très grande majorité si ce n’est tous conviendront que ces devoirs du bibliothécaire envers le public sont fondamentaux. Au même titre que le sont, pour les citoyens canadiens et québécois, les droits fondamentaux définis par nos chartes.

À titre d’information, ces libertés fondamentales sont ainsi définies par la Charte canadienne des droits et libertés, article 2: «Chacun a les libertés fondamentales suivantes: liberté de conscience et de religion; liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication; liberté de réunion pacifique; liberté d’association.» Et aussi définies par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, article 3: «Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association.»

Les bibliothécaires ne peuvent pas ne pas se sentir interpellés par ces libertés fondamentales. La liberté de pensée, la liberté d’opinion, la liberté d’expression constituent des principes pour lesquels nous avons le devoir de nous battre au quotidien.

Or, depuis le 18 mai 2012, ces libertés sont désormais violées par la loi spéciale 78 qui a été adoptée à l’Assemblée nationale du Québec. Cette loi s’attaque spécifiquement à la liberté de conscience, à la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication; à la liberté de réunion pacifique; à la liberté d’association. Elle est déjà en vigueur et elle le restera jusqu’en juillet 2013. C’est donc dire qu’elle brimera des libertés fondamentales au moment même où se tiendront les prochaines élections provinciales.

Comme bibliothécaires, il est de notre devoir de nous opposer à cette loi, et ce malgré le fait que s’opposer à cette loi est en soi enfreindre celle-ci. Dans la hiérarchie des principes et valeurs auxquels nous adhérons, comme citoyens et comme professionnels, comme acteurs essentiels de la démocratie puisque défenseurs du droit de toute personne à l’information, défendre les libertés fondamentales précède la défense de quelque loi que ce soit, à plus forte raison une loi inique.

C’est pourquoi, mes collègues, mes concitoyens, je vous encourage à résister à cette loi:

  • Faites ce que vous savez faire le mieux: informer et agir.
  • Instruisez-vous de la loi et trouvez tous les moyens possibles de la contourner. Diffusez ces moyens de résistance passive.
  • Faites connaître votre opposition.
  • Contactez les associations professionnelles dont vous êtes membres en leur demandant de réagir.
  • Contactez votre syndicat et informez-vous des actions qu’il compte entreprendre.
  • Allez prendre des marches. Le plus souvent possible.

Dans la vie, il est de ces moments lors desquels il faut choisir son camp.

En terminant, oui, je vais moi-même aussi défendre ces positions en mon nom propre! Et en bonne bibliothécaire, je conclurai avec cette série de ressources utiles sur le sujet, question de vous faciliter la tâche…

la loi

les chartes

l’opposition à la loi

… du Parti Québécois

… de Québec solidaire

… d’Option nationale

à propos de la loi, sur la place publique

… prise de position d’organisations et d’institutions

… prise de position de personnalités publiques

exemples d’actions entreprises pour contester la loi

bibliothécaire contre la hausse des frais de scolarité? ben tiens!

•22 mars 2012 • 4 Commentaires

Je voulais terminer ma série sur la place de l’éducation et de la documentation portant sur la sexualité à l’école, mais j’ai décidé de l’interrompre le temps d’un billet pour m’exprimer, à mon tour, sur la grève étudiante qui a cours en ce moment au Québec. En fait, plus que la grève étudiante en elle-même, c’est la hausse des frais de scolarité à l’université qui m’interpelle.

Comme citoyenne québécoise, comme détentrice d’une maîtrise, comme mère, je pourrais sans doute y aller de ma propre expérience. Mon plaidoyer serait anecdotique.

Je pourrais présenter des arguments économiques démontrant l’invalidité des soi-disants arguments en faveur d’une hausse des frais de scolarité. Je ne le ferais jamais avec autant de pertinence que les cinquante-six étudiants des différents cycles et d’universités variées qui ont signé cette lettre.

Je pourrais dénoncer l’impact d’une telle mesure sur la classe moyenne et sur les contribuables, ceux-là même que notre gouvernement ose prétendre défendre avec tant d’ardeur, mais je n’ai pas le talent de pédagogue du député de Drummond et porte-parole de l’Opposition officielle en matière de langue, Yves-François Blanchet.

Je pourrais invoquer les conséquences néfastes prévisibles d’une telle hausse sur la santé globale de la population, mais jamais de façon aussi limpide que Geneviève Bois, étudiante en médecine à l’Université de Montréal. Je ne saurais pas plus démonter les clichés sur la hausse aussi magistralement que Xi Sophie Zhang, aussi étudiante en médecine, ou chiffrer comme elle l’a fait, références d’études crédibles à l’appui, les liens entre les frais de scolarité des universités d’un pays, ses conditions socio-économiques, la santé de sa population et l’accessibilité aux études universitaires.

Finalement, on ne se refait pas. C’est comme bibliothécaire que j’aborderai la question.

Au Québec, j’y ai déjà fait mention ici, plus de la motié des Québécois sont analphabètes, ou à tout le moins ont de faibles ou très faibles capacités de lecture et d’écriture.

Au Québec, j’en parlais dans le même billet, de 25 à 30% de Québécois n’obtiendront pas leur diplôme d’études secondaires avant l’âge de vingt ans. Plus de 10% de Québécois ne détiennent aucun diplôme.

En matière d’alphabétisation et d’éducation, notre société a certes fait des progrès énormes depuis 1950. Mais depuis les années 90, le nombre d’analphabètes au Québec ne bouge pas. Depuis les années 80, le nombre de diplômés du secondaire ne change pas.

Quelqu’un qui n’est que peu familier avec cet état de fait peut se demander en quoi l’analphabétisme et le taux de diplomation du secondaire sont liés aux droits de scolarité des universités québécoises. Ce sont des données qui, toutes, sont révélatrices du rapport difficile qu’entretiennent les Québécois à l’éducation et à la culture.

Que les Québécois face à l’éducation soient au final indifférents, craintifs, méprisants, en aient une vision utilitariste ou individualiste, peu importe. Le constat clair, celui qui saute aux yeux, c’est que les Québécois ne valorisent pas l’éducation. Ils n’y tiennent pas. Dans ce contexte, rendre l’université encore moins accessible qu’elle ne l’est déjà, c’est simplement les conforter dans cette idée que l’instruction, ce n’est pas nécessaire. Que l’éducation supérieure, on s’en passe.

Pour comprendre que le bas taux de scolarité des Québécois nous nuit à tous, aussi bien socialement qu’économiquement, encore faut-il être un tant soit peu instruit… et intéressé par la question.

En somme, telle qu’on nous la présente, cette hausse des droits de scolarité des universités véhicule l’idée que l’éducation universitaire n’est qu’un investissement individuel comme tant d’autres. À chaque citoyen-consommateur d’investir en son éducation ou en celle de ses enfants comme il investit dans une maison ou des actions, en espérant qu’elle rapportera.

Un tel discours, du même coup, rend complètement caduc celui du ministère de l’Éducation sur la persévérance scolaire. Les gens peu scolarisés auront à tout le moins compris assez vite qu’un diplôme universitaire ne signifie pas qu’on ignore le chômage ou qu’on est nécessairement plus riche. Les gains autres que sonnants et trébuchants d’une éducation, qu’elle soit universitaire ou non, leur resteront bien souvent inconnus.

Quand on fait référence aux modèles scandinaves, nombre de tenants de la hausse roulent des yeux. Malgré leurs vertus, ils sont apparemment impossible à importer. Par contre, les mêmes personnes s’empressent de comparer notre système d’éducation et celui de nos voisins continentaux anglo-saxons.

Aux États-Unis, une part significative des citoyens croient que le président Barack Obama est musulman, que les mariages interraciaux devraient être déclarés illégaux et que l’évolution n’est qu’une théorie, en soi pas plus crédible que le créationnisme (1). Il y aurait peut-être lieu de se demander si c’est vraiment ce genre de population ignorante, et ignorante parce que peu scolarisée, que nous voulons prendre pour modèle.

Comme bibliothécaire, je préfère faire partie d’une collectivité où on valorise la lecture et le savoir, ne serait-ce que pour ne pas nous faire fourrer.

(1) Il est périodiquement fait mention de ce genre de croyances dans les rapports de sondage du Public Policy Polling et du Pew Research Center.

le poids de l’hypocrisie

•28 février 2012 • Poster un commentaire

Suite à la publication de mon précédent billet, j’ai réalisé que le sujet de la censure en milieu scolaire, tel que je l’avais abordé, suscitait deux questions. On peut en effet se demander, dans ce contexte, comment agissent les bibliothécaires et les techniciens face à la censure. On peut aussi s’interroger sur les motifs qui font que la documentation abordant le corps ou la sexualité est importante et doit être accessible en milieu scolaire. En d’autres mots, pourquoi la censure en la matière est déplorable.

Évidemment, ce n’est pas ici que l’on fera le tour d’un sujet comme la censure, mais j’ai tout de même décidé d’aborder chacune de ces deux questions dans un billet. Pour commencer, je traiterai de l’attitude des bibliothécaires et des techniciens en documentation vis-à-vis la censure en milieu scolaire.

D’abord, de qui parle-t-on ici? Il y a évidemment le personnel à l’interne: bibliothécaires et techniciens, plus rarement commis, employés des commissions scolaires et des écoles. Autrefois espèce en voie de disparition, les bibliothécaires sont depuis quelques années de plus en plus nombreux dans le système d’éducation québécois, grâce à des subventions du ministère de l’Éducation. Ils relèvent généralement des commissions scolaires, moins souvent des écoles. Lorsqu’ils sont employés des commissions scolaires, s’ils ont parfois un mandat précis de leur employeur, ils doivent le plus souvent répondre aux besoins des écoles, selon la demande. Ce sont les écoles et leurs équipes qui décident si elles leur confient leur budget d’acquisition, par exemple, ou quels genres de services elles requerront. Les employés qui relèvent des écoles ont généralement leur propre bibliothèque, mais leur situation est aussi, à l’occasion, précaire. Enfin, les bibliothèques publiques, généralement par l’entremise des bibliothécaires, mettent beaucoup d’énergie à cultiver la clientèle scolaire, via l’aide aux devoirs, des services de prêts spéciaux aux enseignants ou encore d’autres programmes destinés aux élèves. Le fonctionnement très hermétique du milieu de l’éducation peut toutefois les pénaliser.

S’il est une chose que toutes ces personnes ont en commun, en dehors de leur champ d’expertise, c’est de généralement peiner très fort à pénétrer le milieu scolaire. Il existe plusieurs raisons à cela. Ainsi, le personnel des écoles, en particulier les enseignants, est débordé et a donc peu de temps à consacrer à quoi que ce soit qui ne lui semble pas prioritaire. Les différents intervenants en milieu scolaire comprenant très mal le rôle des bibliothécaires et plus largement du personnel en documentation, ils saisissent mal, par conséquent, l’intérêt qu’il y a à faire appel à leurs services. Enfin, même si c’est tabou, avouons-le: s’il y a des tas d’enseignants curieux, dynamiques et allumés, il y en a un bon nombre aussi qui sont blasés, peu intéressés et qui ne font que le strict minimum. Pour ces derniers, les efforts requis afin de s’approprier les outils et services offerts par les bibliothécaires et les techniciens en documentation sont trop grands. Ils ne se soucient apparemment pas assez de la réussite de leurs élèves pour miser sérieusement sur l’élément qui fait la différence, soit la lecture. Ou du moins, ils ne se soucient pas d’exploiter toutes les ressources à leur disposition en la matière.

Dans ce contexte, les bibliothécaires doivent marcher sur des oeufs. S’ils veulent percer, ils doivent d’abord séduire leurs clients potentiels. Cela implique de faire attention, de ménager les susceptibilités et parfois même de devoir faire preuve de qualités diplomatiques dignes d’émissaires de l’ONU en zones de conflits. Oui, il arrive que des enseignants et des membres de l’administration scolaire contactent leurs bibliothécaires concernant la plainte d’un parent. Lorsque cela arrive, il fait plaisir aux bibliothécaires d’aider à l’élaboration d’une réponse bien argumentée basée sur des faits (et sur le Programme de formation). Mais bien souvent, lorsqu’il est question de censure, elle est le fait des enseignants et des administrateurs eux-mêmes… et ils sont convaincus que leur décision est la bonne. Même en usant d’un argumentaire subtil, il est fort possible que de contester leur raisonnement leur fasse perdre de l’intérêt pour les services qu’on voudrait leur offrir. Quand la confiance est encore toute à bâtir, arriver en tentant de leur faire réaliser que leur raisonnement sur un sujet aussi sensible (et sur lequel ils estiment avoir le dernier mot) est contestable peut s’avérer assez pour qu’ils décrochent. C’est d’autant plus délicat que si les bibliothécaires, en particulier ceux qui relèvent des commissions scolaires, comprennent bien qu’ils sont «en» service plutôt qu’ «au» service des écoles, la nuance passe complètement sous le radar pour le personnel de celles-ci.

En somme, face à des cas de censure, les bibliothécaires doivent composer avec le dilemme suivant: soit ils s’affirment plus ou moins clairement contre la censure au risque de perdre de nouveaux clients, soit ils font la moquette. Laissez-moi vous dire que la moquette est trèèèèèèèèès tentante. Si ce n’est, pour des gens qui occupent un nouveau poste et dont le statut est encore fragile, la seule solution possible. Autrement dit, les personnes qui sont les mieux placées pour repérer des cas de censure sont aussi celles qui sont les moins en position de les dénoncer. Dans ces circonstances, est-ce qu’on s’étonnera que la censure en matière de sexualité comme plus largement soit galopante, en milieu scolaire?

ouvrez-vous donc les yeux!

•16 février 2012 • 4 Commentaires

Comme ça, c’est pathétique de biffer un mot d’une chanson de Piaf? Ah, vous n’avez pas tort! Vous diffusez la nouvelle, vous vous en scandalisez, vous écrirez à l’école et peut-être dans les médias à ce sujet? Bien. Mais maintenant, qu’est-ce que vous allez faire concernant:

  • une direction d’école primaire qui supprime un Iznogoud encore neuf de la collection de sa bibliothèque, parce qu’une case contient la représentation d’une femme aux seins nus;
  • une direction adjointe d’école secondaire qui ordonne, sur la foi d’une seule plainte en 10 ans et sans avoir entendu ses explications, une enseignante à cesser d’offrir en prêt (non obligatoire) à ses étudiants de secondaire 5, parmi une trentaine de titres, Le Grand Cahier;
  • une direction d’école secondaire faisant retirer, à la demande de son conseil d’établissement, tous les exemplaires d’un documentaire portant sur les vampires, pour une photo montrant deux femmes s’embrassant, les épaules nues;
  • un livre pour enfants d’âge préscolaire présentant l’anatomie humaine retiré des rayons de la bibliothèque d’une école primaire parce qu’il «fait rire les enfants»;
  • des régions entières, probablement, dont les écoles retirent Titeuf ou en refusent l’acquisition pour leur bibliothèque, avec fierté et satisfaction, pour le simple motif qu’on y retrouve une ou deux blagues de zizi;

La censure concernant Dieu est, ne vous en déplaise, anecdotique. La censure concernant la sexualité est systématique et pratiquée au quotidien, en milieu scolaire. Elle est probablement généralisée à la grandeur de la province. Elle ne touche pas que des grandes oeuvres, mais elle a certainement un impact beaucoup plus dévastateur que la censure politiquement correcte touchant la religion.

La censure touchant la sexualité, sous prétexte de protéger les enfants, a un effet inverse. Elle est moralisatrice et témoigne d’une immaturité, d’une puérilité indigne d’adultes ayant la responsabilité d’éduquer des enfants. Au lieu de les éduquer, on fait passer le message aux enfants que tout intérêt de leur part envers la sexualité, aussi maladroit soit-il exprimé, est mal et sale. Il ne reçoit en retour que réprimandes et brimades.

Depuis quelques années on entend périodiquement réclamer le retour des cours d’éducation sexuelle à l’école (voir par exemple iciici ou encore ici). L’éducation à la sexualité est pourtant inscrite au programme. Elle est tout simplement occultée par les enseignants. Et peut-on vraiment s’en étonner? Franchement, si le fait qu’une blague à connotation sexuelle dans une bande dessinée excite des petits garçons suffit à faire perdre ses moyens à un adulte, au point où celui-ci préférera faire disparaître le livre plutôt que d’utiliser la situation pour éduquer les petits garçons en question… je vois vraiment mal cet adulte enseigner la sexualité de façon saine et raisonnable.

La vérité, celle qu’on préfère ignorer, c’est que nos milieux scolaires sont encore dominés par des personnes à la morale prude et rigide et que la censure en matière de sexualité, loin de protéger les élèves ou d’éviter des problèmes (raison numéro 2 évoquée par ses défenseurs), est probablement encore plus néfaste que l’absence d’éducation sexuelle pour les élèves québécois. Mais c’est évidemment plus facile de monter en épingle un cas anecdotique que de dénoncer tout un système.

en route et bientôt, à l’abordage!

•6 décembre 2011 • Poster un commentaire

Depuis environ deux ans, je peine à maintenir mon rythme de publication initial. Mon blogue vivote, mais je ne me résigne pas à le fermer. Un lieu où on a la possibilité de s’exprimer sous pseudonyme, ne serait-ce que pour aborder des sujets un peu tabous, est quand même précieux!

C’est pour cette raison et parce que j’en avais aussi l’occasion que j’ai décidé d’ouvrir pirathécaire à de nouveaux collaborateurs. Et ça commence par corsathécaire, que vous découvrirez bientôt.

J’en profite pour préciser que si écrire sous pseudonyme vous démange et que vous fittez avec notre ligne éditoriale, autrement dit, si vous êtes d’une philosophie qui s’apparente à la nôtre, il reste de la place en masse pour les bibliossaillon, flibusthécaire et capitaine Dewey qui pourraient sommeiller en vous. Suffit de prendre contact avec moi… avec nous! :)

J’ai un scoop pour vous: les gens sont des IMBÉCILES!!!

•28 août 2011 • Poster un commentaire

Journalistes, commentateurs, intellectuels confirmés ou patentés, gérants de fosses d’orchestre, c’est un sujet dont ils ne se lassent pas. Qu’il fasse tempête ou canicule, que les nids-de-poule se creusent ou que le béton tombe, peu importe: c’est toujours d’actualité, du moins au Québec.

Ne-non, je ne fais pas allusion aux performances de Canadien (TM Sportnographe) ni à la collusion dans le milieu de la construction. Je parle de l’ignorance crasse des masses. De la terrible stupidité des foules. De l’insupportable abâtardissement de la plèbe. Brrr.

Il se passe difficilement une semaine sans que le constat ne surgisse dans les médias. Que ça vienne d’un chroniqueur que la découverte brutale de l’inculture de certains de ses concitoyens jette à terre, d’un prof de cégep occupant son trop de temps libre et son manque de reconnaissance en se désolant périodiquement dans un courrier des lecteurs de la dégénérescence de la société, ou encore d’un universitaire venu faire son tour de piste dans les médias pour ploguer sa dernière monographie signée, quoique sans doute écrite par un assistant de recherche (oui, je suis de mauvaise foi), le verdict est toujours le même: les gens sont des IGNARES!!! Et des IDIOTS!!! Ce qui revient souvent au même dans l’esprit de plusieurs.

Pour ceux d’entre vous qui seraient encore choqués d’une telle révélation, rassurez-vous: après une phrase de cinq lignes et quelques propositions, tous les abrutis décriés auront abandonné cette lecture. Elle ne devrait donc faire de mal à personne.

Il existe bien sûr des variantes. Celle des colonisés (les Québécois sont pires). Celle des vieux schnoques (les jeunes, mes amis, les jeunes!…). Celles des historiens improvisés et nostalgiques (c’est prouvé que c’était mieux avant, heille, j’étais là! pis j’ai lu un livre là-dessus). Celle des inquisiteurs (hors ma Culture, tout est bon pour le feu). Celle des Numéro 6 (c’est la faute du système! ou de la réforme en tout cas!). Enfin, peu importe l’angle exploité, le propos est toujours le même: je (ou nous, chez les plus généreux) suis entouré d’analphabètes et de nigauds finis.

Malheureusement, le fait est que, oui, nous sommes entourés d’analphabètes. Les résultats de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA), s’étant déroulée entre 1994 et 1998, avaient révélé que plus de la moitié des Québécois francophones avaient de faibles et très faibles capacités de lecture et d’écriture, quand ils n’étaient pas carrément dans l’incapacité de lire et d’écrire (1). En 2003, l’Enquête sur la littératie et les compétences des adultes (ELCA) n’a fait que confirmer cet état de fait (2). En étudiant les données présentées en 2010 par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec, on constate d’autre part que le taux de décrochage scolaire est à l’avenant: depuis au moins 1986, le taux d’élèves qui n’obtiennent pas leur diplôme du secondaire avant l’âge de 20 ans oscille encore entre 25 et 30%. Depuis 1996, environ 12% des élèves québécois ne détiennent toujours aucun diplôme. Sachant que la maîtrise de l’écrit et l’accès à l’éducation sont deux des principaux facteurs d’accès plus général à la connaissance, il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner de l’ignorance des Québécois.

Certes, il est fort noble de se désoler d’une telle situation, voire de la dénoncer publiquement. Évidemment, on pourrait arguer que l’observation est éculée: s’étonner ou s’exaspérer de l’ignorance de son prochain, c’est probablement un des premiers commentaires qui ait suivi l’invention de l’écriture il y a 5500 ans. Mais soit, admettons la légitimité de la remarque. Seulement, dans nos médias, on ne s’arrête généralement pas en si bon chemin. Et lorsque tout un chacun se change en expert et y va de ses théories fumeuses (règle générale, inspirées de leurs propres préjugés et seulement de ceux-ci) pour expliquer comment les Québécois peuvent demeurer aussi peu alphabétisés et scolarisés, là, franchement… on se demande carrément à quoi bon des études si c’est tout ce que ça donne.

Sur quoi se basent donc ces brillants penseurs pour comprendre le phénomène? Non, ne vous attendez pas à des analyses statistiques basées sur des études approfondies, à une revue exhaustive de la littérature portant sur l’éducation ou même simplement sur l’alphabétisation, à une réflexion nuancée et originale dénotant une connaissance réelle des différentes disciplines et méthodes d’analyse pouvant être utiles ici (sciences de l’éducation, histoire culturelle, sociologie, etc.). Tout au plus, vous aurez droit à des clichés grossiers dont le but n’est, ultimement, que de conforter les personnes qui les expriment dans leurs préjugés. Qu’ils invoquent l’histoire, leurs notions de celle-ci en seront tronquées, leur connaissance du passé se bornant aux peut-être cent dernières années, et à la prise en compte des seuls faits politiques et parfois sociaux plus connus. Qu’ils se frottent au comparatisme, ils n’utiliseront cette méthode que pour pouvoir démontrer leur théorie, plutôt que pour tenter de mieux cerner des pratiques socio-culturelles spécifiques. Ils sauront peut-être se distancer de leur sujet, mais non faire preuve d’empathie, qui est pourtant tout aussi importante pour juger de quelque phénomène humain que ce soit.

Le lien, parfois implicite, parfois clairement exprimé, que certains commentateurs établissent entre l’ignorance et la bêtise lui-même est au bas mot douteux. Il m’arrive, en lisant certains textes, de me demander si le seul reproche que leurs auteurs puisse faire aux Québécois ne serait pas de ne pas penser comme eux. Plus sournois, d’autres estiment que des gens mal informés ne peuvent qu’être bêtes. Comme bibliothécaire, il m’est difficile de ne pas admettre qu’il y a un rapport entre l’information qu’on maîtrise et la capacité à prendre des décisions éclairées. Mais de là à trancher que des gens incultes manquent nécessairement d’intelligence? Je ne vois là qu’une compréhension réductrice et limitée du concept d’intelligence.

Cela étant dit, deux pseudo-arguments en lien avec ce sujet me semblent franchement détestables. Celui, d’abord, qui consiste à rejeter sur les gens la responsabilité de leur propre manque d’instruction. Celui, ensuite, qui amène à expliquer les actions, les décisions, les réactions des Québécois par un simple manque d’éducation ou de culture. La vérité, c’est que les gens qui osent exploiter publiquement de tels arguments démontrent simplement par là qu’ils ne comprennent rien de l’analphabétisme et de la difficile et lente accession d’une population, non seulement à l’éducation, mais à une éducation qui soit plus que de surface.

Dans le fond, lorsqu’on énonce que les Québécois sont bêtes et ignares, on ne fait pas que répéter une ènième variation de jérémiades déjà exprimées depuis des siècles. On semble vouloir convaincre un peuple de sa bêtise, voire de sa médiocrité, à force de le lui marteler. Après le «né pour un petit pain», c’est en quelque sorte le «né pour un petit cerveau». On se conforte dans son sentiment de supériorité. On fait montre du même coup d’un mépris évident ou au mieux soi-même d’ignorance. Finalement, on ajoute aux problèmes que constituent l’analphabétisme persistant et l’accès réel à l’éducation dans notre société, plutôt que de faire partie de la solution. Et en fin de compte, on témoigne de sa propre bêtise: pour reprendre les paroles de Molière, «Un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant».

(1) Serge WAGNER en collaboration avec Jean-Pierre CORBEIL, Pierre DORAY et Évelyne FORTIN. Alphabétisme et alphabétisation des francophones au Canada : Résultats de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA). 2002, Statistique Canada. 87 pages. Disponible ici: http://dsp-psd.tpsgc.gc.ca/Collection/CS89-552-10F.pdf (page consultée le 25 août 2011).

(2) Miser sur nos compétences : Résultats canadiens de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes. 2003. 2005, Statistique Canada et Ressources humaines et Développement des compétences Canada. 246 pages. Disponible ici: http://www.statcan.gc.ca/pub/89-617-x/89-617-x2005001-fra.pdf (page consultée le 25 août 2011).

(3) Indicateurs de l’éducation – Édition 2010. 2010, Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. 134 pages. Disponible ici: http://www.mels.gouv.qc.ca/sections/publications/publications/SICA/DRSI/IndicateursEducation2010_f.pdf (page consultée le 25 août 2011).

spécialistes du livre ou pas? faudrait vous brancher!

•13 février 2010 • 6 Commentaires

Dans les médias comme en société, le bibliothécaire est tout naturellement associé à l’imprimé. Une correspondance que j’ai d’ailleurs avoué, plus tôt sur ce blogue, trouver parfois lourde à porter tant elle est systématique.

Paradoxalement, lorsqu’il est question de livres ou de lecture, on pense rarement pour ne pas dire jamais à nous consulter. L’examen du quotidien La Presse depuis une dizaine de jours rend le constat particulièrement flagrant – et frustrant, à la longue:

Le samedi 30 janvier dernier, La Presse présentait un dossier sur la lecture à l’école. Sous la plume d’Ariane Lacoursière, trois articles: «Les enseignants mal préparés», «Difficile pour les profs de choisir des livres» et «Lectures scolaires: Kafka ou Twilight?». Un autre de Louise Leduc, «Pas si différent de la France et de la Belgique». Une chronique de Rima Elkouri, enfin: «Non à la malbouffe culturelle à l’école!». À peine quelques jours plus tard, Nathalie Collard y allait non pas d’un, mais bien deux éditoriaux sur le même sujet: «Oui à l’effort» le  2 février suivi de «La passion des livres» le 6 février.

Pour cette vaste enquête, on a pris soin d’interroger enseignants et chercheurs, professeurs de didactique comme responsables du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, commissions scolaires, lecteurs… mais aucun bibliothécaire. On s’est même intéressé aux pratiques françaises et belges, mais une seule mention de Lise Bissonnette par Rima Elkouri est ce qui se rapproche le plus d’une allusion à la bibliothéconomie. Et encore, faut-il rappeler que madame Bissonnette fut PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec… mais pas bibliothécaire? Le fait que le Plan d’action sur la lecture à l’école du ministère de l’Éducation ait permis aux commissions scolaires d’engager des dizaines de bibliothécaires durant les dernières années et donc que les bibliothécaires soient de plus en plus présents à l’école rend la chose particulièrement ironique.

Cela dit, en soi, cette absence des bibliothécaires au coeur du débat sur la lecture à l’école serait de peu d’importance… si leur regard unique ne faisait pas si cruellement défaut pour dépeindre un portrait réaliste et surtout complet de la question.

En effet, à la lecture de cette série d’articles, outre l’ignorance totale de notre profession, c’est l’incompréhension, la confusion des enjeux impliqués dans la discussion qui frappe. J’apprécierais évidemment les commentaires de mes collègues, mais ce qui m’a personnellement le plus surpris comme bibliothécaire, c’est d’observer qu’aucun, absolument aucun intervenant ne semble savoir distinguer ce que dans le jargon de l’éducation on qualifierait sans doute de développement des compétences en lecture d’une part, de transmission des repères culturels de l’autre. Dans un langage plus… humain: apprendre aux élèves à savoir déchiffrer un texte écrit, c’est une chose; leur transmettre un savoir culturel, c’en est une autre. Ces deux actes doivent absolument être distingués.

pourquoi distinguer l’apprentissage de la lecture et la transmission de la culture littéraire?

Pour répondre à cette question, je commencerai par en poser une moi-même: qu’est-ce que la littératie? Le Grand Dictionnaire terminologique de l’OQLF définit ainsi le concept: «Ensemble des connaissances en lecture et en écriture permettant à une personne d’être fonctionnelle en société.» En d’autres mots, permettre l’apprentissage de la littératie par des élèves implique de leur enseigner comment déchiffrer des lettres, des syllabes, des mots, une ponctuation… bref, une série de codes qui peuvent sans doute sembler évidents aux lecteurs de ce texte, mais qui dans les faits sont loin de l’être. En particulier pour des enfants provenant de milieux défavorisés, comme le constatent les experts de la question, d’ailleurs. Cette explication donnée, difficile de contester que cette tâche revienne à l’école – qui plus est, qu’elle soit l’une de ses fonctions principales.

Comment parvenir à développer les compétences en lecture des élèves? En les faisant lire, lire, lire encore et encore. Peu importe ce qu’ils peuvent lire, en autant qu’ils lisent, c’est-à-dire qu’ils pratiquent l’acte qui consiste à déchiffrer des lettres, formant des mots, des phrases et des textes enfin. La pratique constante de cet exercice leur permettra de développer leurs habiletés à déchiffrer des mots inhabituels, des phrases plus complexes, des textes de plus en plus longs, le tout de plus en plus facilement, de plus en plus rapidement. Et pour parvenir à ce que les élèves lisent assez pour développer leurs habiletés à ce niveau, la meilleure stratégie à adopter consiste sans contredit à leur offrir des écrits qui les allumeront, qui leur donneront envie de persévérer. Les médiateurs culturels (enseignants, bibliothécaires, animateurs culturels, etc.) qui  les entourent se chargeront de veiller à ce que le type de lecture qu’ils pratiquent connaisse une gradation, mais au départ, l’important c’est qu’ils lisent. Point.

Si l’école doit apprendre aux élèves à lire afin qu’ils deviennent socialement fontionnels, elle leur transmet une culture qui leur permettra de comprendre leur monde et de communiquer. La transmission des repères culturels aux nouvelles générations comme le développement d’une culture commune sont des objectifs tout aussi importants que l’apprentissage de la littératie, mais fort différents!

Au risque d’en heurter plusieurs, la transmission d’une culture ne passe ainsi pas nécessairement par la lecture, et cela bien que la littérature soit partie intégrante, voire principal vecteur de culture. Y a-t-il vraiment quelqu’un qui puisse penser qu’il faille lire l’ensemble des Rougon-Macquart ou même Germinal en entier pour comprendre le naturalisme ou savoir en parler? Émile Zola est pourtant un monstre sacré de la littérature française, voire de la littérature en général. L’enseigner aux élèves, leur faire comprendre en quoi cet auteur est monumental me semble capital, mais pour ce faire la présentation et la mise en contexte de Zola et son oeuvre sont de loin plus importantes que sa lecture. Et ici, l’intérêt initial des élèves pour la matière enseignée ne compte pour rien. Il n’est pas non plus question d’effort, bien que je ne nie en rien l’importance d’apprendre le dit effort aux élèves, mais simplement d’apprendre à ceux-ci la distinction entre la réaction à une oeuvre («Wow, j’adore!»/«C’est bien poche!») et l’appréciation critique de celle-ci («D’accord, la lecture de Zola m’endort, mais j’admets que c’est tout un écrivain!»). Une nuance énorme et pourtant qui échappe à bien des gens, incluant des enseignants…  Ainsi, la suggestion d’un enseignant selon lequel ce sont ses collègues qui devraient choisir les livres à lire, parce que «les profs de français sont fous de lecture par définition» me semble à moi plutôt risquée, quand on songe à combien d’entre eux sont incapables de différencier appréciation et réaction… et on ne parle même pas de l’absence de formation en littérature.

Jugement sévère? La semaine dernière, parmi tous ces commentaires de gens décrétant que la lecture de Germaine Guèvremont était une torture, qu’on devrait interdire Agota Kristof, que la littérature de gare n’a pas sa place à l’école, un de ceux-ci, malheureusement trop représentatif: «Le pire pour moi, ça a été Madame Bovary de Flaubert. Quelle nullité !» Flaubert. Madame Bovary. Nul. I rest my case. On a décidément besoin de bibliothécaires dans ce débat.

 
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