Parmi les Règles d’éthique des membres de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec est défini comme dérogatoire à l’exercice des activités de bibliothécaire l’action de «conseiller ou encourager un client à poser un acte qu’il sait être illégal».
Je m’apprête à enfreindre cette règle. Ou à tout le moins, à me rapprocher des limites de ce qu’elle défend. L’usage d’un pseudonyme me le permet, la gravité de l’heure l’exige. Je le fais au nom de principes autrement plus importants que cette règle, et qui figurent d’ailleurs en tête plutôt qu’à la fin de ce même document:
Le bibliothécaire doit favoriser l’accès au savoir humain.
Le bibliothécaire doit s’opposer à toute tentative visant à limiter le droit de toute personne à l’information.
Le bibliothécaire doit contribuer activement au mieux-être culturel, social et économique du public.
Afin de rendre l’information accessible au public, le bibliothécaire doit favoriser les mesures d’éducation et d’information de celui-ci en vue d’une exploitation plus rationnelle des ressources documentaires.
J’ai déjà écrit ici les raisons pour lesquelles j’estime que les bibliothécaires doivent s’opposer à la hausse des frais de scolarité. Elles ont fort à voir avec ces règles.
J’ose espérer que parmi mes collègues, qu’ils soient membres de la CBPQ ou d’une autre association professionnelle, qu’ils soient Québécois, Canadiens ou citoyens d’un autre pays, la très grande majorité si ce n’est tous conviendront que ces devoirs du bibliothécaire envers le public sont fondamentaux. Au même titre que le sont, pour les citoyens canadiens et québécois, les droits fondamentaux définis par nos chartes.
À titre d’information, ces libertés fondamentales sont ainsi définies par la Charte canadienne des droits et libertés, article 2: «Chacun a les libertés fondamentales suivantes: liberté de conscience et de religion; liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication; liberté de réunion pacifique; liberté d’association.» Et aussi définies par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, article 3: «Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association.»
Les bibliothécaires ne peuvent pas ne pas se sentir interpellés par ces libertés fondamentales. La liberté de pensée, la liberté d’opinion, la liberté d’expression constituent des principes pour lesquels nous avons le devoir de nous battre au quotidien.
Or, depuis le 18 mai 2012, ces libertés sont désormais violées par la loi spéciale 78 qui a été adoptée à l’Assemblée nationale du Québec. Cette loi s’attaque spécifiquement à la liberté de conscience, à la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication; à la liberté de réunion pacifique; à la liberté d’association. Elle est déjà en vigueur et elle le restera jusqu’en juillet 2013. C’est donc dire qu’elle brimera des libertés fondamentales au moment même où se tiendront les prochaines élections provinciales.
Comme bibliothécaires, il est de notre devoir de nous opposer à cette loi, et ce malgré le fait que s’opposer à cette loi est en soi enfreindre celle-ci. Dans la hiérarchie des principes et valeurs auxquels nous adhérons, comme citoyens et comme professionnels, comme acteurs essentiels de la démocratie puisque défenseurs du droit de toute personne à l’information, défendre les libertés fondamentales précède la défense de quelque loi que ce soit, à plus forte raison une loi inique.
C’est pourquoi, mes collègues, mes concitoyens, je vous encourage à résister à cette loi:
- Faites ce que vous savez faire le mieux: informer et agir.
- Instruisez-vous de la loi et trouvez tous les moyens possibles de la contourner. Diffusez ces moyens de résistance passive.
- Faites connaître votre opposition.
- Contactez les associations professionnelles dont vous êtes membres en leur demandant de réagir.
- Contactez votre syndicat et informez-vous des actions qu’il compte entreprendre.
- Allez prendre des marches. Le plus souvent possible.

Dans la vie, il est de ces moments lors desquels il faut choisir son camp.
En terminant, oui, je vais moi-même aussi défendre ces positions en mon nom propre! Et en bonne bibliothécaire, je conclurai avec cette série de ressources utiles sur le sujet, question de vous faciliter la tâche…
la loi
les chartes
- Canada. «Charte canadienne des droits et libertés : Partie I de la Loi constitutionnelle de 1982». Sanctionnée le 29 mars 1982.
- Québec. «Charte des droits et libertés de la personne». Sanctionnée le 27 juin 1975.
l’opposition à la loi
… du Parti Québécois
- Pauline Marois, députée de Charlevoix, chef de l’opposition officielle. «Vibrant plaidoyer de Pauline Marois». 17 mai 2012.
- Véronique Hivon, députée de Joliette, porte-parole de l’opposition officielle en matière de Justice. «Au-delà des atteintes graves à nos libertés, V. Hivon dénonce le cynisme envers la jeunesse». 18 mai 2012.
- Alexandre Cloutier, député de Lac-Saint-Jean, porte-parole de l’opposition officielle en matière de relations internationales et de francophonie. «Plaidoyer d’Alexandre Cloutier contre la loi matraque». 18 mais 2012.
… de Québec solidaire
… d’Option nationale
à propos de la loi, sur la place publique
… prise de position d’organisations et d’institutions
- Barreau du Québec. «PL 78 – Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent – Le Barreau du Québec formule de sérieuses inquiétudes». 18 mai 2012.
- Amnistie internationale. «Une dérive dans la protection des droits fondamentaux : Amnistie internationale s’oppose à l’adoption du projet de Loi 78». 18 mai 2012.
- Paul Journet. «Une loi de «mononcles impuissants» contre une génération, clament les syndicats». La Presse, 18 mai 2012.
- La Presse canadienne. «Loi 78 – La FIQ fait un parallèle avec la loi imposée aux infirmières en 1999». Le Devoir, 18 mai 2012.
- Bernard Descôteaux, Josée Boileau, Jean-Robert Sansfaçon, Marie-Andrée Chouinard et Serge Truffaut. «Loi 78 – Abus de pouvoir». Le Devoir, 18 mai 2012.
… prise de position de personnalités publiques
- Collectif d’auteurs incluant Camil Bouchard, Georges Leroux et Guy Rocher. «Conflit étudiant – Appel à la Commission des droits». Le Devoir, 18 mai 2012.
- Jean Barbe. «Un coup d’État». Journal de Montréal, 18 mai 2012.
- Josée Legault. «Le réflexe autoritaire». Voir, 18 mai 2012.
- Lise Payette. «Honte à vous, Jean Charest». Le Devoir, 18 mai 2012.
exemples d’actions entreprises pour contester la loi
- Fédération étudiante collégiale du Québec (FÉCQ), représentée dans le cadre des procédures à venir par la Clinique Juridique Juripop. «Pétition d’appui à la requête en nullité du Projet de loi spéciale 78». Pétition lancée le 18 mai 2012.
- Normand Baillargeon. «Je porterai dorénavant un carré noir». Voir, 18 mai 2012.
- ManifsWiki.net. «Liste des manifestations prévues.»
- MC Gilles. «Avis de Pavlov au SPVM suite à la loi 78». 19 mai 2012.
- Anonymous. «Anonymous Opération Québec». 19 mai 2012.






