spécialistes du livre ou pas? faudrait vous brancher!

•13 février 2010 • 5 commentaires

Dans les médias comme en société, le bibliothécaire est tout naturellement associé à l’imprimé. Une correspondance que j’ai d’ailleurs avoué, plus tôt sur ce blogue, trouver parfois lourde à porter tant elle est systématique.

Paradoxalement, lorsqu’il est question de livres ou de lecture, on pense rarement pour ne pas dire jamais à nous consulter. L’examen du quotidien La Presse depuis une dizaine de jours rend le constat particulièrement flagrant – et frustrant, à la longue:

Le samedi 30 janvier dernier, La Presse présentait un dossier sur la lecture à l’école. Sous la plume d’Ariane Lacoursière, trois articles: «Les enseignants mal préparés», «Difficile pour les profs de choisir des livres» et «Lectures scolaires: Kafka ou Twilight?». Un autre de Louise Leduc, «Pas si différent de la France et de la Belgique». Une chronique de Rima Elkouri, enfin: «Non à la malbouffe culturelle à l’école!». À peine quelques jours plus tard, Nathalie Collard y allait non pas d’un, mais bien deux éditoriaux sur le même sujet: «Oui à l’effort» le  2 février suivi de «La passion des livres» le 6 février.

Pour cette vaste enquête, on a pris soin d’interroger enseignants et chercheurs, professeurs de didactique comme responsables du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, commissions scolaires, lecteurs… mais aucun bibliothécaire. On s’est même intéressé aux pratiques françaises et belges, mais une seule mention de Lise Bissonnette par Rima Elkouri est ce qui se rapproche le plus d’une allusion à la bibliothéconomie. Et encore, faut-il rappeler que madame Bissonnette fut PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec… mais pas bibliothécaire? Le fait que le Plan d’action sur la lecture à l’école du ministère de l’Éducation ait permis aux commissions scolaires d’engager des dizaines de bibliothécaires durant les dernières années et donc que les bibliothécaires soient de plus en plus présents à l’école rend la chose particulièrement ironique.

Cela dit, en soi, cette absence des bibliothécaires au coeur du débat sur la lecture à l’école serait de peu d’importance… si leur regard unique ne faisait pas si cruellement défaut pour dépeindre un portrait réaliste et surtout complet de la question.

En effet, à la lecture de cette série d’articles, outre l’ignorance totale de notre profession, c’est l’incompréhension, la confusion des enjeux impliqués dans la discussion qui frappe. J’apprécierais évidemment les commentaires de mes collègues, mais ce qui m’a personnellement le plus surpris comme bibliothécaire, c’est d’observer qu’aucun, absolument aucun intervenant ne semble savoir distinguer ce que dans le jargon de l’éducation on qualifierait sans doute de développement des compétences en lecture d’une part, de transmission des repères culturels de l’autre. Dans un langage plus… humain: apprendre aux élèves à savoir déchiffrer un texte écrit, c’est une chose; leur transmettre un savoir culturel, c’en est une autre. Ces deux actes doivent absolument être distingués.

pourquoi distinguer l’apprentissage de la lecture et la transmission de la culture littéraire?

Pour répondre à cette question, je commencerai par en poser une moi-même: qu’est-ce que la littératie? Le Grand Dictionnaire terminologique de l’OQLF définit ainsi le concept: «Ensemble des connaissances en lecture et en écriture permettant à une personne d’être fonctionnelle en société.» En d’autres mots, permettre l’apprentissage de la littératie par des élèves implique de leur enseigner comment déchiffrer des lettres, des syllabes, des mots, une ponctuation… bref, une série de codes qui peuvent sans doute sembler évidents aux lecteurs de ce texte, mais qui dans les faits sont loin de l’être. En particulier pour des enfants provenant de milieux défavorisés, comme le constatent les experts de la question, d’ailleurs. Cette explication donnée, difficile de contester que cette tâche revienne à l’école – qui plus est, qu’elle soit l’une de ses fonctions principales.

Comment parvenir à développer les compétences en lecture des élèves? En les faisant lire, lire, lire encore et encore. Peu importe ce qu’ils peuvent lire, en autant qu’ils lisent, c’est-à-dire qu’ils pratiquent l’acte qui consiste à déchiffrer des lettres, formant des mots, des phrases et des textes enfin. La pratique constante de cet exercice leur permettra de développer leurs habiletés à déchiffrer des mots inhabituels, des phrases plus complexes, des textes de plus en plus longs, le tout de plus en plus facilement, de plus en plus rapidement. Et pour parvenir à ce que les élèves lisent assez pour développer leurs habiletés à ce niveau, la meilleure stratégie à adopter consiste sans contredit à leur offrir des écrits qui les allumeront, qui leur donneront envie de persévérer. Les médiateurs culturels (enseignants, bibliothécaires, animateurs culturels, etc.) qui  les entourent se chargeront de veiller à ce que le type de lecture qu’ils pratiquent connaisse une gradation, mais au départ, l’important c’est qu’ils lisent. Point.

Si l’école doit apprendre aux élèves à lire afin qu’ils deviennent socialement fontionnels, elle leur transmet une culture qui leur permettra de comprendre leur monde et de communiquer. La transmission des repères culturels aux nouvelles générations comme le développement d’une culture commune sont des objectifs tout aussi importants que l’apprentissage de la littératie, mais fort différents!

Au risque d’en heurter plusieurs, la transmission d’une culture ne passe ainsi pas nécessairement par la lecture, et cela bien que la littérature soit partie intégrante, voire principal vecteur de culture. Y a-t-il vraiment quelqu’un qui puisse penser qu’il faille lire l’ensemble des Rougon-Macquart ou même Germinal en entier pour comprendre le naturalisme ou savoir en parler? Émile Zola est pourtant un monstre sacré de la littérature française, voire de la littérature en général. L’enseigner aux élèves, leur faire comprendre en quoi cet auteur est monumental me semble capital, mais pour ce faire la présentation et la mise en contexte de Zola et son oeuvre sont de loin plus importantes que sa lecture. Et ici, l’intérêt initial des élèves pour la matière enseignée ne compte pour rien. Il n’est pas non plus question d’effort, bien que je ne nie en rien l’importance d’apprendre le dit effort aux élèves, mais simplement d’apprendre à ceux-ci la distinction entre la réaction à une oeuvre («Wow, j’adore!»/«C’est bien poche!») et l’appréciation critique de celle-ci («D’accord, la lecture de Zola m’endort, mais j’admets que c’est tout un écrivain!»). Une nuance énorme et pourtant qui échappe à bien des gens, incluant des enseignants…  Ainsi, la suggestion d’un enseignant selon lequel ce sont ses collègues qui devraient choisir les livres à lire, parce que «les profs de français sont fous de lecture par définition» me semble à moi plutôt risquée, quand on songe à combien d’entre eux sont incapables de différencier appréciation et réaction… et on ne parle même pas de l’absence de formation en littérature.

Jugement sévère? La semaine dernière, parmi tous ces commentaires de gens décrétant que la lecture de Germaine Guèvremont était une torture, qu’on devrait interdire Agota Kristof, que la littérature de gare n’a pas sa place à l’école, un de ceux-ci, malheureusement trop représentatif: «Le pire pour moi, ça a été Madame Bovary de Flaubert. Quelle nullité !» Flaubert. Madame Bovary. Nul. I rest my case. On a décidément besoin de bibliothécaires dans ce débat.

médias en crise (3/3) – repenser l’information

•21 décembre 2009 • 2 commentaires

Arrivée de nouveaux acteurs dans le monde de l’information, multiplication des lieux de diffusion entraînant bien souvent des pertes de revenus publicitaires, difficultés de certains médias phares… Dans un tel contexte, les médias sont sur les dents, d’autant plus que la crise s’est particulièrement fait sentir cette année.

Bien des journalistes s’inquiètent par conséquent du succès de ce qu’ils considèrent comme des compétiteurs médiocres émergeant grâce à Internet et aux nouvelles technologies. Ainsi des blogueurs, ainsi des journalistes citoyens. Craignent-ils d’assister à la disparition de leur profession? Apparemment non, mais leurs réactions n’en sont pas moins bien souvent émotives, voire agressives.

Quand on y pense, cette position que je qualifierais de traditionaliste de bien des journalistes ressemble à celle de certains bibliothécaires. Il n’y a pas si longtemps, journalistes comme bibliothécaires considéraient le rôle d’évaluer la qualité, la pertinence, la valeur des informations comme étant leur chasse gardée. C’est à eux et selon eux que le public, que les usagers, confiaient la tâche de séparer le bon grain de l’ivraie, les rumeurs des faits sérieux, les oeuvres crédibles et de qualité des ouvrages suspects.

Mais les temps et les technologies ont changé. Nous sommes à une époque de surabondance informationnelle. Qui plus est, notre intermédiaire n’est bien souvent plus requis: le public peut aisément (du moins à ses yeux) accéder à l’information. À toutes les informations. Et que les journalistes et les bibliothécaires le veuillent ou non, s’ils veulent durer, leur rôle doit évoluer.

Ce constat, il y a bien longtemps que la majorité des bibliothécaires l’ont posé. C’est ce qui explique ainsi notre intérêt grandissant pour la formation documentaire et le développement des compétences informationnelles de nos clientèles. Nous avons réalisé que nous sommes fichtrement plus utiles en tant que guides que comme gardiens. Malheureusement, c’est une réflexion que bien peu de journalistes semblent tenir.

Ainsi, bien des journalistes paraissent voir dans l’évolution des pratiques un danger pour leur profession, alors que le contexte nouveau nécessite non pas tant une pratique du journalisme différente, qu’une expression différente de cette pratique.

Pourquoi les nouvelles technologies, les nouvelles façons de consommer l’information ne pourraient-elles pas être vues comme une source d’inspiration plutôt que comme une menace? Une meilleure exploitation de l’information, une facilité d’accessibilité, une plus grande démocratisation de l’information ne sont-elles pas possibles, voire souhaitables? Comment concilier ces objectifs et une rentabilité suffisante à la survie des médias actuels? Comment médias et journalistes peuvent-ils se positionner de façon constructive dans le nouveau contexte? Peut-on espérer de leur part des innovations qui bénéficieront à tous plutôt qu’une attitude réactionnaire dont ils mésestimeraient les risques?

Il va sans dire qu’une meilleure organisation de l’information entraîne logiquement un meilleur repérage de celle-ci. Un meilleur repérage de l’information assure une meilleure exploitation de celle-ci. Cela dit, la façon-même de produire et de présenter l’information peut aussi avoir un impact sur l’attrait qu’elle exercera sur le public, sur ses réutilisations potentielles et donc sur sa valeur. Et c’est là où je veux en venir ici: les médias auraient intérêt à s’intéresser davantage aux transformations qu’Internet et en particulier les médias sociaux peuvent leur permettre de réaliser. S’ils ne font que défendre bec et ongles leur profession et se concentrer sur de nouvelles façons de tirer profit de leur production, ils se tirent dans le pied.

Un exemple? Internet n’est pas l’imprimé. Or, les médias traditionnels, en particulier la presse écrite, semblent avoir une vision encore très… statique du Web. Certains médias prétendent offrir des fonctionnalités 2.0, mais à première vue, ils font à peine du… 1.3? Facebook, Twitter, blogues… Oui, les médias y sont, mais il ne semble pas y avoir d’utilisation concertée, réfléchie et réellement complémentaire de ces outils. Quel est l’intérêt de suivre un média sur Facebook et sur Twitter si on n’y retrouve que le même contenu dupliqué? On passe par Facebook et Twitter pour rejoindre le plus de gens possible, mais pourquoi leur offrir exactement les mêmes informations? Pourquoi faire des pages Facebook pour ses journalistes, si on n’est même pas foutu de les gérer correctement? Des pages Facebook inactives, pour des gens bossant dans un domaine toujours en mouvement… non, ça ne fait pas sérieux.

Évidemment, il faut oser expérimenter, ce qui implique d’accepter qu’on risque de se planter. Mais je soupçonne que là n’est pas la raison qui explique ceci. Il m’est souvent arrivé de tomber sur le billet d’un blogue de média ou sur un gazouillis de journaliste demandant leur opinion aux lecteurs. Pourtant, lorsque cela m’arrive, j’ai toujours la forte impression qu’on cherche à s’inspirer de ce que les lecteurs peuvent avoir à offrir, sans plus. Pas de dialogue, pas d’échange réel. Pourtant, c’est là l’intérêt du Web 2.0. Ont-ils mal compris le Web 2.0? Est-ce un signe de résistance? Combien de journalistes lèvent le nez sur ce qu’ils qualifient d’opinions de n’importe qui? Comment imaginer que ce type de journalistes endosserait les principes du Web 2.0? Je gagerais donc que pour beaucoup d’acteurs des médias, l’implication du grand public dans la production et la diffusion de l’information est un signe de décadence plutôt qu’un gain.

Tout cela sans compter que pour les médias qui ont entrepris d’user de blogues comme vitrines pour certains de leurs journalistes, l’exercice n’est pas si concluant qu’il peut le paraître. Bien des blogues de journalistes sont sans doute pertinents, qui plus est populaires, mais ils gagneraient incontestablement à être repensés. On devrait ainsi s’interroger sur la hiérarchie faisant de ces blogues des simples parties du site des médias dont ils relèvent, principe primordial apparemment, puisqu’il est assumé au détriment des blogues, de leur organisation, de leur facture, de leur présentation. À une époque où le premier amateur peut s’offrir un site élégant grâce à des plates-formes telles que Blogger ou WordPress, il est triste de constater que certains journalistes parmi les plus intéressants ne se voient bien souvent même pas offrir un blogue qui soit véritablement adapté, pensé pour eux. Si les médias n’intègrent pas mieux les outils du Web, comment s’étonner qu’eux-mêmes soient mal intégrés au Web?

Cela étant dit, l’ensemble de ce que les médias traditionnels produisent en ligne n’est pas de la bouillie pour les chats. Quelques-unes des expérimentations auxquelles certains d’entre eux se livrent ont même beaucoup de potentiel! Je pense par exemple à l’utilisation des blogues de ses lecteurs par Le Monde, tel que décrit ici. L’illustration à l’inverse, en quelque sorte, des critiques émises à l’instant sur l’exploitation habituelle de blogues par les médias.

Mais il n’en demeure pas moins que les initiatives de ce genre sont trop peu nombreuses. Je me prends parfois à penser que si les médias traditionnels ont encore beaucoup de succès en ligne et rejoignent tant de gens, c’est simplement parce qu’ils sont sur une erre d’aller. Ils bénéficient de grosses machines marketing, ils ont l’avantage d’une réputation déjà établie. Mais combien de temps cela durera-t-il? Ce n’est pas en affirmant une prétendue supériorité sur le premier blogueur venu qu’ils conserveront leur autorité. C’est en la prouvant. Pas seulement en pratiquant comme ils l’ont toujours fait, mais en adaptant leurs pratiques aux nouvelles réalités du Web. En s’adaptant. En seront-ils capables?

moé pas d’accord

•23 novembre 2009 • Un commentaire

J’ai découvert aujourd’hui ce commentaire d’un certain Moé sous pourquoi pirathécaire? J’ai pensé qu’étant donné sa nature, il méritait une réponse plus soignée qu’à l’habitude. Après tout, ce n’est pas tous les jours que je reçois des critiques! ;) Je lui consacre donc un billet entier. Voici le commentaire en question, suivi de ma réplique.

Pourquoi cette amertume? Je suis bibliothécaire depuis des lunes et j’y trouve encore du plaisir. À l’ombre. Ben oui!
Of course, y’a les clichée (so what), l’anonymat (on travaille dans l’ombre… so what …) on est pas reconnu et on est payé pour lire? So what?
Pourquoi pas?
Si on court après la fortune, faudrait sans doute pas faire bibliothécaire.
Quant à la grippe, la fameuse H1N1, sommes-nous professionnels et citoyens responsables quand nous diffusons, (at large), dans nos catalogues, les élucubrations de Guylaine Lanctôt sur la vaccination? La biologie totale et la prétentieuse mission du bibliothécaire!
Soyons réaliste.
Les bibliothécaires ne changent pas le monde, ils le reflètent.
À l’ombre, dans l’ombre…

(C’est quoi ce délire de reconnaissance? Faites de la politique si la bibliothéconomie vous oppresse!)

Enfin un peu d’action dans ce blogue aux commentaires généralement consensuels!

Cher Moé. Vous semblez reprocher aux bibliothécaires de développer des collections en fonction des demandes de leurs clientèles, aussi futiles ou «déraisonnables» puissent-elles être. Reproche, puisque ce choix nous condamnerait au silence dès qu’il s’agit de critiquer l’utilisation de l’information, sous prétexte que nos collections ne sont pas parfaites et indiscutables selon vos critères – ou même les miens, tant qu’à ça.

J’estime quant à moi qu’il est beaucoup plus rentable de travailler à développer l’esprit critique de ma clientèle plutôt qu’à filtrer systématiquement ce que je lui offre à consulter, en particulier à l’ère d’Internet. Cela ne signifie pas que je ne sais pas discriminer, monter une bibliographie ou encourager certains types de documentation plutôt que d’autres. Mais je préfère encourager l’autonomie de ma clientèle plutôt que de développer des services-béquilles. Et je crois que la meilleure réponse à une mauvaise information est d’une donner une meilleure, non pas de bannir la dite mauvaise information. Ainsi, même les documents contestables de nos collections s’avèrent hautement utiles, ne serait-ce que pour faciliter la dénonciation des informations douteuses qu’ils contiennent. Je soupçonne ne pas être la seule bibliothécaire à penser ainsi, puisque c’est au contact de mes collègues que j’en suis venue à considérer ces explications comme tout-à-fait convaincantes et légitimes. C’est aussi ce raisonnement qui m’a poussé à vouloir m’exprimer publiquement, puisque je considère nuisibles les faits erronés colportés sur la profession de bibliothécaire.

En passant, vous me pardonnerez de vous paraphraser, mais c’est quoi ce délire de fortune et de gloire? Est-ce que c’est de cela dont il s’agit dans ce blogue? Vous croyez vraiment que revendiquer un droit de parole est une simple question d’ego, qui s’explique par un manque d’attention ou une prétention sans borne? Yeah, right. C’est pour ça que je suis devenue bibliothécaire. J’hésitais entre les sciences de l’information et Loft Story.

Nous sommes en démocratie. La prise de parole est un geste capital au sein de ce système politique. Devrait-elle être réservée à des élites? Quelles élites, alors? Et pour quelle raison les bibliothécaires, eux, devraient-ils se taire? Écrire sur ce blogue ne m’apporte absolument rien, outre les encouragements et les mots gentils de certains lecteurs, qui pour l’essentiel s’avèrent être des collègues et souvent des amis. En outre, qu’y a-t-il de préjudiciable à cultiver un certain idéalisme et désirer changer les choses autour de soi? La définition du bibliothécaire telle que présentée par notre corporation ne débute-t-elle pas par cette phrase «Le bibliothécaire est fondamentalement un agent de changement dans la société»? Nous n’atteignons pas notre mission? La belle affaire! Une ambition déjà réalisée, cela ne s’appelle plus une ambition.

Je suis amère, mais je n’ai pas dit que je n’avais plus de plaisir dans mon travail. Si c’était le cas, j’en changerais. Si votre seul motif de plainte à l’égard de votre profession réside dans les mentalités de vos collègues et que votre plus grand défi est de faire disparaître de vos collections les ouvrages de Guylaine Lanctôt, tant mieux pour vous. Ce n’est pas mon cas. Je n’ai personnellement que peu d’ambition pour ma carrière. J’en ai beaucoup pour ma profession et je ne vois pas en quoi c’est un défaut.

hé, les biblioblogueurs québécois! chiche?

•17 novembre 2009 • 20 commentaires

Durant le congrès Investir le monde numérique qui se tenait la semaine dernière à Montréal, je suis tombée sur cette lettre que les signataires se proposaient d’envoyer au journal La Presse. La lettre n’ayant apparemment pas été publiée, j’ai décidé de la diffuser via ce billet. Je mets au défi tous les biblioblogueurs québécois de faire de même. Et les biblioblogueurs francophones aussi, si cela leur chante. ;)

Le 9 novembre dernier, La Presse a publié dans sa section Opinions une lettre de Laurent Frotey, aide-bibliothécaire à la Bibliothèque interculturelle de Côte-des-Neiges. En résumé, l’auteur s’y plaignait de l’évolution récente des bibliothèques publiques, en particulier de leurs collections.

Décidément, on n’en sort pas. Le développement des collections de nos bibliothèques fait beaucoup de malheureux, si on en juge par la couverture médiatique dont il est l’objet. Il faut dire qu’en cette matière comme en tant d’autres, le premier venu a tôt fait de se prétendre expert ou du moins de se targuer de posséder des connaissances amplement suffisantes pour juger de la situation. Pourtant, les nombreuses plaintes concernant les acquisitions en bibliothèques indiquent une méconnaissance évidente de la mission de nos bibliothèques comme du rôle des bibliothécaires en leur sein.

Ainsi, il y a une vision romantico-élitiste évidente qui émane de ce type de grief. Bien des gens qui se désolent de la piètre qualité des documents acquis par les bibliothèques publiques, voire du populisme dont celles-ci font preuve, croient que le but ultime d’une bibliothèque est d’éduquer le bon peuple et de défendre la Culture, celle avec un grand C. Or, est-ce bien la mission de la bibliothèque publique?

Au risque de les décevoir… non, la mission de la bibliothèque publique est ailleurs. Ou plutôt, elle est beaucoup plus variée que cela. Toute bibliothèque est d’abord un lieu d’information et de documentation. La bibliothèque est aussi un lieu de culture, mais dans un sens plus large que ce qu’entendent habituellement les détracteurs de la culture populaire. La culture ne se limite pas, ne se limite plus au patrimoine écrit. Elle ne se restreint pas à une forme d’art, à une technologie, à un canon, à un idéal qui serait défini… par qui, au juste? La bibliothèque est enfin, aussi, un lieu de loisir. Une mission qui en choque plusieurs, mais qui est tout aussi valable et défendable que l’apport culturel ou informationnel de la bibliothèque.

Quant au rôle des bibliothécaires, il est multiple. Oui, les bibliothécaires se soucient de développer des collections qui correspondent le plus exactement aux besoins de leurs clientèles, mais ils ont aussi pour tâche:

  • d’aménager de façon optimale les locaux de leur bibliothèque;
  • de gérer leur bibliothèque, de ses ressources humaines jusqu’à son budget en passant par sa logistique;
  • de gérer les systèmes informatiques de leur bibliothèque, en particulier son système intégré de gestion de bibliothèque (qui inclut le catalogue) et ses bases de données;
  • de faciliter le repérage des documents acquis en supervisant leur indexation et leur classification;
  • d’aider leur clientèle dans la recherche d’informations;
  • de former leur clientèle à la recherche documentaire, à une meilleure utilisation de l’information, etc.;
  • d’animer leur bibliothèque;
  • de faire la promotion de leurs services, bien souvent inconnus ou mal compris par leur clientèle et donc sous-utilisés;
  • de soutenir la gestion documentaire de leur organisation;
  • de faire de la veille pour leur clientèle;
  • … et nous en passons, et des meilleures.

La complexité de notre profession était d’ailleurs bien illustrée par le riche programme du tout premier congrès des milieux documentaires du Québec, qui avait justement lieu du 11 au 14 novembre et s’intitulait Investir le monde numérique – hé oui, il nous arrive de discuter d’autre chose que de livres, figurez-vous!

En somme, il est bien facile de se plaindre du développement d’une collection. Mais sur quoi se base-t-on pour critiquer celui-ci, au juste? Même les plaintes basées sur des données plus ou moins «sérieuses» puisque tirées de catalogues témoignent souvent d’une utilisation maladroite de nos outils de travail.

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, l’analyse du développement d’une collection ne peut se faire à partir de découvertes hasardeuses faites dans les présentoirs de nouveautés ou même sur les rayons d’une bibliothèque. Pour présenter une critique justifiée, il faut pouvoir faire appel à des statistiques valables, comme celles fournies par certains outils d’analyse de collections de bibliothèque. Il faut savoir faire des tests par catalogue. Il faut connaître la politique de développement des collections d’une bibliothèque, ou à tout le moins, en l’absence d’un document précis, savoir interroger le bibliothécaire en charge du développement.

On peut supposer qu’il est très tentant de lancer des déclarations à l’emporte-pièce et de critiquer le travail des bibliothécaires en matière de développement de collections. Acheter des livres est apparemment une tâche facile, n’est-ce pas? Il est seulement dommage qu’on ne prenne pas soin de s’informer proprement avant de s’exprimer publiquement. Pour discuter de développement de collections, n’en déplaise aux ignorants, les bibliothécaires restent les mieux placés. Il est simplement dommage qu’on ne pense pas à nous interroger plus souvent!

En terminant, un conseil à ceux qui se disent insatisfaits des acquisitions de leur bibliothèque. Les bibliothécaires acceptent généralement avec plaisir les suggestions d’achat de leurs clients et se font un devoir d’y répondre, dans la mesure du possible. Pourquoi donc ne pas leur suggérer de meilleurs documents, si vous pensez en connaître?

médias en crise (2/3) – déconstruire pour mieux rebâtir

•11 novembre 2009 • Laisser un commentaire

Je suis bibliothécaire. On ne s’étonnera donc pas que l’organisation et le repérage d’information soient des sujets capitaux à mes yeux. Je ne peux toutefois que me désoler qu’ils ne soient pas aussi importants pour le reste du monde. Surtout quand j’ai à consulter un portail médiatique. Ouf!

Peu importe la langue, la culture, la région, les caractéristiques des portails de la presse écrite et des médias en général sont similaires:

  • une page d’accueil surchargée et à la mise en page convenue;
  • une organisation de l’information peu intuitive, donc inadaptée à des sites aussi chargés de contenus, et lourde, donc totalement inefficace;
  • des archives mal organisées, plutôt difficiles à retracer, peu attrayantes… et pourtant, généralement payantes.

pages d’accueil et mise en page

échantillon prix au hasard

D’accord, on comprend le principe. Une page d’accueil chargée pour démontrer dès l’arrivée sur le site la richesse de son contenu. Un accueil-synthèse, un résumé de toute l’actualité, sur tous les sujets, une perspective infinie en une seule page.

Mais c’est surchargé. Surchargé comme dans trop chargé. Et encore, s’il n’y avait que cela… Les portails sont surchargés et laids. On n’ose peut-être pas le dire trop fort, parce que l’utilité de ce type de site devrait primer, mais je regrette: l’esthétique n’enlève rien à la valeur d’un site d’information et devrait aussi être prise en compte. C’est bien simple, même les bandeaux publicitaires, ceux qu’on devrait à tout le moins tolérer puisqu’ils sont garants de revenus pour les auteurs des sites que nous visitons et donc d’une relative gratuité, ces bandeaux publicitaires, donc, sont non seulement laids, mais bien souvent réellement agressants.

Et encore, cette laideur ne dérangerait peut-être pas tant la consommatrice d’information que je suis si elle servait véritablement le propos. Ce n’est pas le cas. Est-ce qu’on doute de pouvoir trouver quelque chose en se rendant sur Google? Je ne pense pas, hein. Est-ce qu’on pense dénicher ce qu’on cherche lorsqu’on débarque sur un portail médiatique? Pas sûr.

organisation de l’information

Il existe des moyens d’optimiser l’organisation d’un site «lourd». Et malgré ma référence à Google, je ne pense pas à l’installation d’un simple moteur de recherche ultra performant.

Création de LizaWasHere sous contrat Creative Commons de type Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 Générique.D’abord, rien dans ce domaine ne bat Google. Offrir un moteur comme instrument de recherche principal, c’est carrément inciter les utilisateurs à passer par Google.

Ensuite, même lorsqu’on n’offre pas de moteur de recherche, l’organisation de certains sites est tellement confuse que les utilisateurs sont là encore encouragés à chercher via Google.

Pourtant, un meilleur aménagement de l’information est possible. Et de la même façon que l’utilisation de raccourcis clavier est plus effice et rapide que le recours à la souris, une architecture informationnelle conviviale rend l’utilisation d’un moteur pour ainsi dire caduque.

Que sont donc les caractéristiques d’une organisation informationnelle de qualité? Intuition, représentativité, cohérence, équilibre.

Intuition. Est efficace l’organisation dont même les novices sauront pressentir le fonctionnement. C’est à ce chapitre que j’oserais dire que les portails de médias tiennent le mieux la route, mais là encore, je me demande parfois à quel point mes fonctions de chercheuse d’information professionnelle ne me poussent pas à la surestimation. Il m’est arrivé à maintes reprises de retracer aisément des documents que des clients avaient cherché en vain sur le portail d’un média. Et puis, si par exemple la mise en page standardisée facilite le repérage, cette méthode est appliquée de façon si rigide qu’elle finit par en devenir nuisible à d’autres niveaux. J’y reviendrai.

Représentativité. C’est bien beau, l’intuition, mais la structure d’un site se doit aussi de refléter l’organisation conceptuelle de la publication. Là encore, on pourrait dire que, he-hum, c’est plutôt réussi… pour nous faire réaliser à quel point la structure conceptuelle des médias en général est «broche à foin». D’un côté, on tente de reproduire les grandes divisions des médias traditionnels (affaires et économie, arts et spectacles, etc.), de l’autre on rajoute des structures propres au Web de façon apparemment improvisée. Pour fonctionner de manière efficace, l’organisation en ligne doit être repensée complètement. Si elle l’a été, cela ne paraît pas. De plus, l’architecture d’un portail doit être pensé de A à Z, des divisions principales jusqu’aux catégories de billets des blogueurs. Parce que lorsqu’on jette un coup d’oeil à ces dernières, on est en droit de se demander qui a pu laisser passer certaines subdivisions vu leur total inefficience.

Cohérence. Pour être rapide à comprendre et donc à utiliser, une organisation de l’information se doit de respecter une logique évidente, systématique, cohérente. Les termes adoptés pour une catégorie doivent être repris dans la mesure du possible dans toutes les catégories. Or, si certains médias respectent une relative cohérence, j’ai bien l’impression que c’est par hasard plutôt que par désir réel de faciliter le repérage d’information. Ainsi, c’est bien beau de laisser une certaine liberté à chacune des équipes de rédaction d’un média, mais un certain fil conducteur doit être imposé, dans l’organisation de l’information, dans la terminologie choisie. Et ici, je l’admets, le défi réside dans le choix réfléchi de ce fil conducteur, qui devra être accepté par toutes les parties, et non imposé.

Équilibre. Dans tout classement, les divisions se doivent d’être équilibrées, c’est-à-dire d’être de proportions semblables. Une catégorie peu fournie est inutile. Une subdivision trop garnie est inutilisable. Cette caractéristique, bien qu’essentielle, est souvent la plus négligée dans l’organisation d’un portail. Pourtant, c’est sans doute celle qui, si négligée, donne le plus une image d’amateurisme à une structure informationnelle. Tout en respectant la représentativité du contenu, une organisation efficace doit donc aussi tenir compte du contenu des structures qu’elle propose et rééquilibrer si nécessaire. Ai-je vraiment besoin de vous expliquer en quoi les portails médiatiques sont un contre-exemple éclatant de ce que signifie une organisation de l’information équilibrée?

archives

Règle générale, les médias traditionnels ne se soucient pas vraiment que leur production soit vite périmée. Les archives sont mal exploitées, si tant est qu’il y en ait. On est dans une culture de l’instantané, ou du moins du pas-très-long. Dans le contexte d’Internet, la pérennité de l’information devient soudainement très importante. Lors du passage à l’électronique, les médias espèrent souvent donner une seconde vie à leur production en mettant en valeur leurs archives, voire en en rendant l’accès payant. Pourtant, qu’ont ces archives à offrir pour qu’on les désire au point de payer pour elle?

Souvent mal intégrées, encore plus difficiles à retrouver que les articles du moment, n’offrant aucune bonification particulière… Soyons honnête: les archives des médias ne font pas vraiment le poids face à tout le contenu d’Internet, parfois moins crédible (et encore!), mais bien souvent pensé pour Internet, pour un repérage facile et une durée prolongée.

Une plus grande longévité de la production des médias pourrait être une des clés de la nouvelle rentabilité ou du moins des nouvelles façons de faire des médias. Mais cela nécessiterait de repenser les archives dans leur entier, ce qui n’est pas le cas présentement. Enfin… Si certains médias le font, ils devraient se poser des questions, car ce n’est pas évident. Et lorsque je parle de repenser les archives, je ne veux surtout pas suggérer que ces dites archives devraient simplement être payantes. Je pense plutôt à un classement clair et agréable à employer, une indexation de qualité qui enrichit la recherche, des liens entre les articles, des ressources supplémentaires quoi.

Faire payer des archives en ligne est toujours une solution boîteuse. Si on veut faire de l’argent avec des archives, l’intégration en parallèle dans des bases de données est une option plus intéressante. Notre clientèle conserve ainsi un accès direct à notre production, mais les bases de données demeurent intéressantes pour les personnes désireuses de mener des recherches plus complexes, de façon efficace et productive, dans un large éventail de ressources documentaires en même temps.

En terminant, pourquoi mettre autant d’énergie dans l’organisation de l’information? Parce que là est la clé. Parce que les médias qui seront utilisés seront ceux qui savent rendre le plus aisé l’accès à leur production, que les besoins d’information de leurs clients soient flous ou très pointus. Parce que les médias qui seront utilisés seront ceux qui rendront les choses claires et simples à leur clientèle. Parce que les médias qui seront utilisés seront ceux qui ne pensent plus en terme d’instantané, mais de longue durée.

Suite et fin dans mon dernier billet: médias en crise (3/3) – repenser l’information.

médias en crise (1/3) – c’est mal parti

•7 novembre 2009 • 4 commentaires

Création de nate steiner sous contrat Creative Commons de type Paternité 2.0 Générique.Ah, la crise des médias!…

Commencée depuis un moment déjà, là pour durer si on en juge par les réponses jusqu’ici bien souvent pitoyables de ses protagonistes.

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, les perturbations qui affectent les médias et en particulier la presse touchent aussi les bibliothécaires.

Hé oui, nous sommes nous aussi, à notre façon, des travailleurs de l’information: veilleurs, donc bien souvent dévoreurs d’actualité par nécessité si ce n’est par intérêt, les bibliothécaires sont en outre passeurs d’information et ne peuvent rester insensibles aux questions susceptibles d’influencer cette mission.

Pourtant, qui penserait à nous demander notre avis en la matière? Certainement pas la presse, qui ignore généralement tout de nos pratiques et réflexions.

Peu importe, j’ai décidé de m’amuser à développer ici certaines idées concernant les médias, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient être. Je m’intéresserai toutefois essentiellement à l’exploitation d’Internet par la presse car j’estime que c’est à ce sujet que l’expertise des bibliothécaires a le plus à offrir.

Mais pour commencer, une présentation de ces nombreuses petites choses qui, comme bibliothécaire, m’irritent au plus haut point dans la crise actuelle.

Je suis bibliothécaire. Je me nourris des médias. Journaux, périodiques, télé, radio, portails… tout m’est utile, tout m’est nécessaire pour accomplir mon travail. Que je développe une collection et doive rester à l’affût des nouveautés dans un champ spécifique, que les besoins de ma clientèle exigent que je reste au courant des plus récents développements dans un certain domaine, que je gère des systèmes documentaires ou que j’aie à animer un lieu et à le rendre attirant aux yeux d’une clientèle que je me dois donc de comprendre, j’ai besoin de consommer des médias. Si je choisis de ne pas le faire, si je néglige cette pratique, je cours le risque d’être vite dépassée et c’est ma crédibilité qui en souffrira.

J’ai donc toutes les raisons professionnelles du monde de me sentir concernée par la crise des médias et je m’en soucie effectivement. Mais je suis aussi frustrée des réactions que cette crise provoque.

Frustrée. Frustrée d’abord du corporatisme de l’ensemble des acteurs médiatiques. Alors que tous prétendent avoir à coeur le droit du public à l’information, dans les faits, les intérêts des uns passent avant les droits des autres. Ainsi, lorsqu’il est temps de trouver une solution aux problèmes financiers des médias, en particulier des journaux, on a tôt fait de suggérer de nouveaux moyens de tondre la bête. Droit du public à l’information, oui. En autant qu’il paie. Notez, je ne suis pas contre la rentabilité des médias. Mais pourquoi cette rentabilité devrait-elle nécessairement être atteinte au détriment de la clientèle, ou du moins de son portefeuille?

Frustrée ensuite du narcissisme de la presse. Hors du milieu, aucun avis, aucune idée d’intérêt concernant la crise traversée. Pourtant, si on tient tant à ce droit du public à l’information, ne pourrait-on pas lui demander son avis, au fameux public? Et qui peut prétendre représenter les droits et se soucier des besoins du public en matière d’information mieux que les bibliothécaires? Ce n’est pas comme si nous avions réellement d’autres intérêts à défendre. Nous méritons donc certainement d’être entendus. Malheureusement, on fait non seulement fi de nos propos, on ignore carrément notre existence.

Frustrée enfin du manque d’originalité qui émane des moyens mis en place par les médias pour pallier à la crise. Pour des professionnels censés se nourrir du changement, leurs initiatives sont timorées si ce n’est carrément convenues. Pourtant, le contexte actuel exige de savoir s’adapter et d’oser expérimenter.

Prenons l’accès payant en ligne. À première vue, une solution justifiée. On veut profiter du travail de quelqu’un, c’est bien normal qu’on paie pour celui-ci, n’est-ce pas? C’est sans doute, logiquement, une excellente façon de retrouver la voie du profit. Pourtant, dans les faits, cela ne fonctionne pas. Payer pour du papier «avec quelque chose d’écrit dessus», c’est une chose. Payer pour de l’information? Pas impossible, mais beaucoup moins invitant.

Sans compter qu’au niveau du partage d’information, l’accès payant est une solution archi-irritante. «Je te l’enverrais, mais… l’accès est limité et payant.» Si la diffusion électronique a grandement aidé à la recherche documentaire et au partage d’information, le droit d’auteur actuel n’est certes plus adapté et la non-gratuité de certains documents n’a rien pour faciliter les choses. Or, quels seront les éléments qui feront le succès en une époque de surabondance informationnelle? La qualité de l’information, certes, mais aussi la facilité de partage de l’information.

Alors voilà résumés quelques-uns des irritants qui m’affligent lorsqu’il est question de la crise des médias. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Je poursuivrai ma réflexion dans mes deux prochains billets. J’aborderai d’abord l’organisation et plus largement la gestion de l’information médiatique en ligne. Je réfléchirai ensuite à l’exploitation de l’information et à l’utilisation des outils de diffusion par les médias.

H1N1 et sciences de l’information… quel rapport, vous dites?

•30 octobre 2009 • Un commentaire

Oh, allez, je vous vois venir… Où en est-on rendu lorsque même les bibliothécaires se mettent à discourir de la fameuse grippe A (H1N1)? Quel est le rapport entre des bibliothécaires et un enjeu sanitaire? Et est-ce qu’on n’en parle pas déjà assez, d’abord?

Eh bien… je suis d’accord! On en parle assurément trop, de cette foutue grippe. Mais justement, c’est la question de la gestion de l’information concernant la H1N1 qui m’intéresse ici. Une gestion de l’information déficiente qui affecte particulièrement les campagnes d’information et de vaccination contre la H1N1.

Note: Cette analyse s’applique évidemment à la situation québécoise et peut-être plus largement au contexte canadien. Les lecteurs d’ailleurs constateront toutefois sans doute des similitudes entre la conjoncture dépeinte ici et celle qui prévaut dans leur propre pays. Quoique. Je leur souhaite que non.

En fait, depuis quelques semaines, je ne peux m’empêcher de penser que fichtre, ils manquent salement de bibliothécaires en santé publique. Ou plus probablement, ils les exploitent mal. Et plus le temps passe, plus cette impression se confirme!

La question du traitement de la H1N1 comporte nombre de ramifications. Pour éviter de m’y perdre, je m’appuierai sur trois compétences informationnelles standard qui mettent bien en relief les problèmes engendrés par la façon inadéquate dont l’État et la santé publique gèrent l’information actuellement.

Première constatation: lorsqu’il est question d’évaluation critique de l’information et des sources de celle-ci, l’État ne facilite certainement pas la tâche à ses citoyens. On pourrait même carrément dire qu’il leur nuit.

Création de tinkernoonoo sous contrat Creative Commons de type Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 Générique.

Sans doute, ce sont les médias qui diffusent quantité d’informations, toutes plus contradictoires les unes que les autres. Mais peut-on sérieusement reprocher aux journalistes de faire leur boulot, c’est-à-dire de rapporter les différents courants de pensée qui traversent la société?

De son côté, qu’a fait la santé publique pour répondre à cette situation? Oh, on a présenté «sur papier» un état de la situation certes détaillé et nuancé, et quand même assez bien vulgarisé. Pourtant, la population reste hésitante. Pourquoi? Peut-on vraiment affirmer, comme nombre de tenants de la vaccination incluant les porte-parole de l’État, que seules l’ignorance et la crédulité poussent certaines personnes à hésiter face à la vaccination? N’en déplaise à ces messieurs-dames, leur attitude aussi bien que leur gestion de la crise prêtent flan à la critique et nuisent assurément à la confiance qu’on leur porte. Il est naturel de se méfier d’une source d’information en laquelle on croit déceler des failles. Et si les gens n’ont pas tellement confiance en une source, peut-on leur reprocher de se méfier ensuite des recommandations que cette dite source leur transmet?

Il semble que l’État sous-estime les compétences de ses citoyens à évaluer l’information de façon critique et que cet estimé erroné affecte les campagne d’information et de vaccination contre la H1N1. Et il n’est pas besoin d’être un adepte des complots pour se méfier un tant soit peu du discours des gestionnaires du ministère de la Santé, par les temps qui courent.

Cette constatation nécessite une explication, ce qui nous amène à mon deuxième point: alors qu’ils sont les spécialistes des questions d’épidémiologie et de vaccination et au coeur de l’action, les gestionnaires de la santé publique semblent mésestimer si ce n’est parfois ignorer les enjeux culturels et éthiques liés à l’information.

Il est vrai que certaines craintes irrationnelles ont toujours cours parmi la population. Il est certain que bien des gens, même parmi les plus instruits, se font une idée déformée ou sont carrément ignorants des enjeux entourant la vaccination et les épidémies. Cela étant dit, est-ce qu’on peut aussi admettre que 1) toutes les craintes ne sont pas simplement stupides; 2) que certaines d’entre elles sont peut-être même fondées, du moins en partie; 3) que de vouloir changer les perceptions en adoptant une attitude rigide, voire carrément méprisante, à l’égard des gens qu’on veut convaincre, est une stratégie pour le moins… médiocre?

Ainsi, en rejetant du revers de la main certaines objections éthiques soulevées dans les médias, sans jamais y répondre autrement qu’en attaques ad hominem plutôt que par des arguments probants, il m’est bien difficile d’imaginer ce que l’État pense gagner. Un exemple? Face à monsieur Marc Zaffran, qui remet en question la stratégie de vaccination contre la H1N1 pour des raisons éthiques à Tout le monde en parle, Monsieur Alain Poirier rispostant qu’il espère que monsieur Zaffran ne sera jamais directeur de la Santé publique. On est tout de suite convaincu, n’est-ce pas?

Cela étant dit, si par chance une partie de la population est suffisamment informée et reste encore convaincue de participer à la campagne de vaccination, un autre problème persiste. Une carence que j’associerais à la compétence informationnelle quasi de base qui est de savoir et de pouvoir accéder à une information nécessaire de façon efficace.

Je ne traiterai pas directement des problèmes d’organisation criants qui surgissent depuis que la campagne de vaccination est lancée. La pagaille actuelle que le ministère de la Santé tente plutôt mal que bien de minimiser s’étend toutefois aussi à la sphère informationnelle.

Malgré le fait que les équipes en santé publique travaillent depuis des mois à la présente campagne, malgré le fait qu’une partie importante de la population reste à convaincre ou accepte tièdement le vaccin, malgré le fait que l’information et logiquement la gestion de l’information déjà cruciales en santé publique, le sont plus encore dans un tel contexte, que constate-t-on? Une diffusion de l’information brouillonne, confuse et qui ne s’excuse même pas de l’être!

La contradiction est tout de même ironique. Alors qu’on martèle depuis des semaines qu’il est important que la population, en particulier les personnes faisant partie de groupes à risque, se fasse vacciner, la campagne débute dans un chaos total et que répondent les porte-parole du ministère de la Santé? Que les gens doivent comprendre et être patients. Que ça va s’améliorer. Wow. C’est certain que si je suis une femme enceinte de plus de vingt semaines, ça me donne le goût d’aller attendre debout, en ligne, pendant plusieurs heures, pour un fichu vaccin que j’hésitais peut-être à me faire injecter. Surtout après m’être fait dire qu’on me réserverait une dose «sans adjuvant» et que finalement, la dose «avec adjuvant» fera l’affaire. Surtout après m’être fait retourner de bord suite à une autre attente debout, en ligne, pendant plusieurs heures.

Je ne suis pas une spécialiste de la santé publique. Je ne suis pas épidémiologiste. Je suis juste bibliothécaire. Mais en regard de la gestion de l’information de la présente campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1), je constate de nombreuses lacunes. Lacunes assez graves pour me laisser penser que tout compte fait, si la majorité de la population choisit finalement de ne pas se faire vacciner, les responsables de la diffusion de l’information et des communications de la santé publique devraient au moins avoir la décence de prendre une partie du blâme.

En guise de conclusion à ce long billet, je terminerai sur une note quand même plus joyeuse: une suggestion de lecture découverte via @Tredok, le carnet de route d’un bibliothécaire en temps de grippe. Oui, les thécaires savent être tendance. ;)

ne prononcez même pas le mot!

•25 octobre 2009 • 6 commentaires

C’est systématique. Immancable. Inévitable. Qui dit bibliothécaire dit livres. Même pour ceux qui n’ont qu’une vague idée de ce qu’un bibliothécaire peut manger en hiver, le lien semble évident. Et ça commence à me taper franchement sur les nerfs.

Création de sleepyneko sous contrat Creative Commons de type Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 Générique.Entendez-moi bien! J’adore les livres. Pas tous, pas tout le temps, mais tout de même. Je n’aurais pas songé à me diriger en bibliothéconomie si je n’avais pas eu un certain intérêt, si ce n’est un intérêt certain, pour l’imprimé.

Alors, où est le problème?

Le problème, car pour moi c’en est un, réside dans la limite que cette association ne peut qu’occasionner. C’est en quelque sorte une cage dorée: on nous reconnaît une expertise dans le domaine du livre, mais cette expertise devrait s’arrêter là.

Comme professionnelle de l’information, je me trouve continuellement dans l’obligation de justifier encore et encore mon intérêt pour tout autre type de documentation. À croire que même pour ceux qui présument savoir qu’un bibliothécaire ne passe pas ses journées à classer des livres, il est difficile d’imaginer que nous puissions passer ces dites journées à travailler sur autre chose que des livres.

Quel est le rapport des technologies de l’information et des communications avec les bibliothèques?, me demande-t-on constamment. À quoi peut bien servir la veille? Apprendre à ma clientèle à améliorer ses compétences en recherche d’information? Pourquoi?

Il arrive qu’un tel écart entre la perception que les gens se font de ma profession et mes propres idées m’ébranle. Je me demande alors: «Est-ce moi qui suis dans le champ?» Mais je regarde, je lis et j’échange avec des collègues et force m’est alors d’admettre que, non, je ne suis pas dans le champ. Le coeur de notre profession ne se situe pas dans le livre.

Nous sommes en sciences de l’information. Bien que nous chérissions le livre pour des raisons rationnelles aussi bien que sentimentales, notre expertise s’étend à tous les types de supports et à tous les types de contenus.

Cela étant dit, je commence à manquer d’imagination pour expliquer la chose autour de moi et convaincre. Le changement de titre, les métaphores, les exemples… j’ai déjà tenté le coup. Sans grand succès. Des idées, quelqu’un?

lourd, l’anonymat (3/3) – la crédibilité

•20 octobre 2009 • 2 commentaires

Il déresponsabilise ceux qui y ont recours. Il leur fait aussi perdre toute crédibilité. L’anonymat est vraiment un sale truc, pas vrai?

Création de Viernest sous contrat Creative Commons de type Paternité 2.0 Générique.

En cette ère d’abondance informationnelle, il est capital de pouvoir se fier à l’information qu’on consulte, n’est-ce pas? Les journalistes, dont les pratiques sont encadrées par des règles éthiques strictes, dont les méthodes valorisent l’esprit critique, offrent ainsi une garantie de fiabilité. À l’opposé, quelle crédibilité a un auteur anonyme?

Ici encore, comme bibliothécaire, je tique. À entendre nombre de journalistes, on croirait que critique, c’est leur petit nom. Et je ne veux rien leur enlever, mais il me semble que pour des gens qui se présentent comme des exemples, si ce n’est comme les parangons de la crédibilité, leur travail n’est pas exempt d’erreurs. Surtout, les compétences informationnelles ne sont pas leur chasse gardée. C’est bien beau de faire preuve de professionnalisme lorsqu’on traite des informations, mais à l’autre bout, le public est tout aussi capable de faire preuve de sens critique, pour peu qu’on l’aide un peu.

Lorsque j’entends des journalistes discuter de leur métier, entre autres quand il est question de l’anonymat, je ne peux m’empêcher de penser à ces bibliothécaires qui considèrent qu’eux seuls savent maîtriser la recherche d’information. On peut avoir développé une expertise qui nous rend plus compétent que d’autres dans un domaine, c’est vrai. Mais présenter les «non-initiés» comme n’ayant eux-mêmes pas le potentiel pour parvenir à la même maîtrise, reste que c’est fichtrement condescendant. Lorsqu’on est un professionnel de l’information, il me semble que de veiller à aider notre clientèle à développer ses compétences, incluant l’esprit critique, est un devoir. Rien de moins.

Et puis tant qu’à y être… savoir évaluer ses sources et faire preuve de sens critique sont des compétences informationnelles dont la portée est probablement beaucoup plus grande que ce que bien des journalistes conçoivent, si je me fie à leur discours. C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique qu’ils accordent tant d’importance au fait de connaître l’identité d’un auteur pour juger de sa crédibilité.

Qu’on me comprenne bien. Connaître l’auteur d’un texte, ses origines, sa pensée, pouvoir à tout le moins évaluer ses motivations, sont certes des éléments importants dans l’analyse critique d’un texte. Mais ce sont loin d’être les seuls auxquels on puisse se référer. En fait, accorder une place trop importante à l’auteur peut même s’avérer une erreur. L’identité d’un auteur peut distraire de son propos. Ainsi, si je suis un auteur respecté et que j’écris une connerie, il est fort possible qu’elle passe mieux. À l’opposé, je peux avoir un discours solide, mais qui sera moins bien reçu du fait que je suis inconnu.

La crédibilité d’un auteur, en somme, c’est bien beau, mais qu’on soit anonyme ou qu’on publie sous sa véritable identité, on la bâtit de la même façon. En présentant un discours solide et cohérent. Cela ne signifie pas qu’un auteur anonyme ne puisse être invraisemblable. Simplement que le fait qu’il ne publie pas sous son nom n’est pas un motif de critique valable en soi.

lourd, l’anonymat (2/3) – la responsabilité

•16 octobre 2009 • 4 commentaires

C’est le principal argument avancé par ceux qui s’opposent à l’utilisation de l’anonymat. La responsabilité. Celle qui distingue les vrais des lavettes.

Signer un texte, c’est devoir vivre avec ses mots… y compris face aux gens qu’on a pu éreinter. C’est courir le risque d’être critiqué. C’est assumer ses propos jusqu’au bout.

A contrario, écrire sans révéler son identité, c’est se donner le pouvoir d’émettre n’importe quel propos sur n’importe qui. C’est louche, quoi. Pas sérieux. L’anonymat est le refuge de ceux qui veulent se vider le coeur sans conséquences fâcheuses, de la mesquinerie facile, de la diffamation à peu de frais. Sans compter que, pour certains, c’est témoigner d’une crainte injustifiée, donc agir en pleutre.

Tels sont les arguments avancés par… des journalistes, essentiellement. Beaux arguments. Il n’y a pas à dire, c’est très noble de se tenir face aux propos qu’on émet. Le seul problème, c’est que le principe a ses limites, des limites que minimisent bien souvent ses défenseurs.

Création de Capture Queen sous contrat Creative Commons de type Paternité 2.0 Générique.Est-ce que signer d’un pseudonyme signifie nécessairement qu’on n’assume pas ses paroles? Vraiment? Permettez-moi d’en douter. D’abord, comment juger lorsqu’on ne peut relier le pseudo et la véritable identité d’un auteur? Préjuger, prendre pour acquis qu’on peut se prononcer sur les intentions de quiconque écrit sans se dévoiler, c’est déjà risquer l’erreur.

Évidemment, quelqu’un peut vouloir exprimer des idées que le devoir de réserve l’empêche de diffuser librement. Mais quelqu’un peut aussi assumer ses propos «dans la vraie vie» et choisir de les assumer différemment en ligne… sans ce que soit pour se permettre des grossièretés. Ainsi, quelqu’un peut souhaiter s’effacer derrière ses propos et craindre que sa personne détourne l’attention du contenu, peu importe la nature de ce contenu.

Et l’anonymat a ses limites. C’est peut-être facile de troller un blogue, mais la modération existe justement pour ça. Et croire qu’on peut se servir de l’anonymat afin de se défouler sans avoir à répondre de ses propos, par exemple par le biais d’un blogue, c’est naïf. Si quelqu’un veut vraiment retracer un auteur anonyme, ça se fait.

Enfin, s’exprimer sous sa véritable identité parce qu’on choisit de s’assumer, c’est très louable. C’est vrai que lorsqu’on doit vivre avec les propos qu’on a émis, il y a plus de chances pour qu’on y pense à deux fois avant de prendre la parole. Et ce n’est certainement pas moi qui qui irai dire que c’est une mauvaise chose que de réfléchir avant de parler ou d’écrire. ;) Mais quand on risque par exemple d’avoir à affronter des gens critiqués, en particulier dans un petit milieu, ça peut être fort tentant d’être plus… indulgent? C’est humain: on choisit ses combats. Et cette autocensure, pour fort compréhensible et difficile à quantifier qu’elle soit, n’en constitue pas moins une forme d’esclavage.