médias en crise (1/3) – c’est mal parti

Création de nate steiner sous contrat Creative Commons de type Paternité 2.0 Générique.Ah, la crise des médias!…

Commencée depuis un moment déjà, là pour durer si on en juge par les réponses jusqu’ici bien souvent pitoyables de ses protagonistes.

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, les perturbations qui affectent les médias et en particulier la presse touchent aussi les bibliothécaires.

Hé oui, nous sommes nous aussi, à notre façon, des travailleurs de l’information: veilleurs, donc bien souvent dévoreurs d’actualité par nécessité si ce n’est par intérêt, les bibliothécaires sont en outre passeurs d’information et ne peuvent rester insensibles aux questions susceptibles d’influencer cette mission.

Pourtant, qui penserait à nous demander notre avis en la matière? Certainement pas la presse, qui ignore généralement tout de nos pratiques et réflexions.

Peu importe, j’ai décidé de m’amuser à développer ici certaines idées concernant les médias, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient être. Je m’intéresserai toutefois essentiellement à l’exploitation d’Internet par la presse car j’estime que c’est à ce sujet que l’expertise des bibliothécaires a le plus à offrir.

Mais pour commencer, une présentation de ces nombreuses petites choses qui, comme bibliothécaire, m’irritent au plus haut point dans la crise actuelle.

Je suis bibliothécaire. Je me nourris des médias. Journaux, périodiques, télé, radio, portails… tout m’est utile, tout m’est nécessaire pour accomplir mon travail. Que je développe une collection et doive rester à l’affût des nouveautés dans un champ spécifique, que les besoins de ma clientèle exigent que je reste au courant des plus récents développements dans un certain domaine, que je gère des systèmes documentaires ou que j’aie à animer un lieu et à le rendre attirant aux yeux d’une clientèle que je me dois donc de comprendre, j’ai besoin de consommer des médias. Si je choisis de ne pas le faire, si je néglige cette pratique, je cours le risque d’être vite dépassée et c’est ma crédibilité qui en souffrira.

J’ai donc toutes les raisons professionnelles du monde de me sentir concernée par la crise des médias et je m’en soucie effectivement. Mais je suis aussi frustrée des réactions que cette crise provoque.

Frustrée. Frustrée d’abord du corporatisme de l’ensemble des acteurs médiatiques. Alors que tous prétendent avoir à coeur le droit du public à l’information, dans les faits, les intérêts des uns passent avant les droits des autres. Ainsi, lorsqu’il est temps de trouver une solution aux problèmes financiers des médias, en particulier des journaux, on a tôt fait de suggérer de nouveaux moyens de tondre la bête. Droit du public à l’information, oui. En autant qu’il paie. Notez, je ne suis pas contre la rentabilité des médias. Mais pourquoi cette rentabilité devrait-elle nécessairement être atteinte au détriment de la clientèle, ou du moins de son portefeuille?

Frustrée ensuite du narcissisme de la presse. Hors du milieu, aucun avis, aucune idée d’intérêt concernant la crise traversée. Pourtant, si on tient tant à ce droit du public à l’information, ne pourrait-on pas lui demander son avis, au fameux public? Et qui peut prétendre représenter les droits et se soucier des besoins du public en matière d’information mieux que les bibliothécaires? Ce n’est pas comme si nous avions réellement d’autres intérêts à défendre. Nous méritons donc certainement d’être entendus. Malheureusement, on fait non seulement fi de nos propos, on ignore carrément notre existence.

Frustrée enfin du manque d’originalité qui émane des moyens mis en place par les médias pour pallier à la crise. Pour des professionnels censés se nourrir du changement, leurs initiatives sont timorées si ce n’est carrément convenues. Pourtant, le contexte actuel exige de savoir s’adapter et d’oser expérimenter.

Prenons l’accès payant en ligne. À première vue, une solution justifiée. On veut profiter du travail de quelqu’un, c’est bien normal qu’on paie pour celui-ci, n’est-ce pas? C’est sans doute, logiquement, une excellente façon de retrouver la voie du profit. Pourtant, dans les faits, cela ne fonctionne pas. Payer pour du papier «avec quelque chose d’écrit dessus», c’est une chose. Payer pour de l’information? Pas impossible, mais beaucoup moins invitant.

Sans compter qu’au niveau du partage d’information, l’accès payant est une solution archi-irritante. «Je te l’enverrais, mais… l’accès est limité et payant.» Si la diffusion électronique a grandement aidé à la recherche documentaire et au partage d’information, le droit d’auteur actuel n’est certes plus adapté et la non-gratuité de certains documents n’a rien pour faciliter les choses. Or, quels seront les éléments qui feront le succès en une époque de surabondance informationnelle? La qualité de l’information, certes, mais aussi la facilité de partage de l’information.

Alors voilà résumés quelques-uns des irritants qui m’affligent lorsqu’il est question de la crise des médias. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Je poursuivrai ma réflexion dans mes deux prochains billets. J’aborderai d’abord l’organisation et plus largement la gestion de l’information médiatique en ligne. Je réfléchirai ensuite à l’exploitation de l’information et à l’utilisation des outils de diffusion par les médias.

~ par pirathecaire le 7 novembre 2009.

4 réponses to “médias en crise (1/3) – c’est mal parti”

  1. Merci pour cet intéressant article, complètement d’accord avec la proximité des enjeux bibliothécaires/joutnalistes et le corporatisme de ces derniers. Quand on lit des billets sur les nouveaux rôles des journalistes qui se gont “recherchistes” ça fait quand même rigoler de les voir réinventer nos métiers… Jusqu’à proposer récemment des codes de déontologie qui ressemblent étrangement à des chartes documentaires… Oui pour partager avec eux, à nous aussi de mettre en avant nos compétences, par exemple en veille et en gestion de communautés…

    • Je me fais peut-être des idées, mais il me semble que les journalistes ne sont pas très chauds à l’idée de partager quoique ce soit avec nous… Leur profession est, déjà en partant, beaucoup plus compétitive que la nôtre, et les rares fois où j’ai eu l’occasion de discuter avec des journalistes, j’ai vraiment eu l’impression qu’ils se considéraient bien au-dessus de nous, comme si nous ne pouvions rien leur apporter. Mais j’ai aussi un préjugé à l’égard des journalistes nord-américains: les journalistes européens sont-ils plus ouverts?

  2. Dans le milieu de la presse, la liberté et l’autonomie éditoriale des journalistes est sacrée, ce qui peut expliquer leur peu de connivence avec d’autres professions. D’une certaine manière, c’est une bonne chose pour la qualité de l’information. Mais dans le contexte de «crise» actuel, l’ignorance des bibliothécaires, des blogueurs, et de tout autre citoyen producteur de contenu — des gens qui partagent des objectifs similaires — ne me semble pas très stratégique.

    Je pense que des ponts pourront aisément se construire entre les deux professions lorsque les bibliothécaires deviendront eux-mêmes des producteurs de contenu original, et les bibliothèques numériques, des médias.

    Quelle meilleure manière de garder des collections vivantes que de les confronter à l’actualité?

    Ce n’est pas le rôle des bibliothécaires de s’aventurer du côté du journalisme d’investigation ou du journalisme politique et économique, mais je considèrent qu’ils peuvent fort bien s’adonner au journalisme culturel, à l’analyse historique, à la couverture d’événements, à l’actualité littéraire, technologique, etc.

    Nous dirigeons-nous vers un avenir de bibliothécaires-rédacteurs et de journalistes-recherchistes?

    • Hum, intéressant. Tu crois que c’est la production de contenu qui nous rapprocherait des journalistes, alors que j’aurais tendance à penser que c’est la complémentarité de nos rôles respectifs qui devrait faciliter un rapprochement. Ne penses-tu pas que la production de contenu nous désignerait à leurs yeux comme des rivaux potentiels?

      Quant à ce que nous pourrions produire, là encore, je trouve amusant que ta réflexion se soit développée très différemment de la mienne. Tu suggères des «sujets-créneaux». J’aurais songé à certains types de contenus… comme de l’information secondaire dont on nous dit déjà des experts. ;)

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