spécialistes du livre ou pas? faudrait vous brancher!

Dans les médias comme en société, le bibliothécaire est tout naturellement associé à l’imprimé. Une correspondance que j’ai d’ailleurs avoué, plus tôt sur ce blogue, trouver parfois lourde à porter tant elle est systématique.

Paradoxalement, lorsqu’il est question de livres ou de lecture, on pense rarement pour ne pas dire jamais à nous consulter. L’examen du quotidien La Presse depuis une dizaine de jours rend le constat particulièrement flagrant – et frustrant, à la longue:

Le samedi 30 janvier dernier, La Presse présentait un dossier sur la lecture à l’école. Sous la plume d’Ariane Lacoursière, trois articles: «Les enseignants mal préparés», «Difficile pour les profs de choisir des livres» et «Lectures scolaires: Kafka ou Twilight?». Un autre de Louise Leduc, «Pas si différent de la France et de la Belgique». Une chronique de Rima Elkouri, enfin: «Non à la malbouffe culturelle à l’école!». À peine quelques jours plus tard, Nathalie Collard y allait non pas d’un, mais bien deux éditoriaux sur le même sujet: «Oui à l’effort» le  2 février suivi de «La passion des livres» le 6 février.

Pour cette vaste enquête, on a pris soin d’interroger enseignants et chercheurs, professeurs de didactique comme responsables du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, commissions scolaires, lecteurs… mais aucun bibliothécaire. On s’est même intéressé aux pratiques françaises et belges, mais une seule mention de Lise Bissonnette par Rima Elkouri est ce qui se rapproche le plus d’une allusion à la bibliothéconomie. Et encore, faut-il rappeler que madame Bissonnette fut PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec… mais pas bibliothécaire? Le fait que le Plan d’action sur la lecture à l’école du ministère de l’Éducation ait permis aux commissions scolaires d’engager des dizaines de bibliothécaires durant les dernières années et donc que les bibliothécaires soient de plus en plus présents à l’école rend la chose particulièrement ironique.

Cela dit, en soi, cette absence des bibliothécaires au coeur du débat sur la lecture à l’école serait de peu d’importance… si leur regard unique ne faisait pas si cruellement défaut pour dépeindre un portrait réaliste et surtout complet de la question.

En effet, à la lecture de cette série d’articles, outre l’ignorance totale de notre profession, c’est l’incompréhension, la confusion des enjeux impliqués dans la discussion qui frappe. J’apprécierais évidemment les commentaires de mes collègues, mais ce qui m’a personnellement le plus surpris comme bibliothécaire, c’est d’observer qu’aucun, absolument aucun intervenant ne semble savoir distinguer ce que dans le jargon de l’éducation on qualifierait sans doute de développement des compétences en lecture d’une part, de transmission des repères culturels de l’autre. Dans un langage plus… humain: apprendre aux élèves à savoir déchiffrer un texte écrit, c’est une chose; leur transmettre un savoir culturel, c’en est une autre. Ces deux actes doivent absolument être distingués.

pourquoi distinguer l’apprentissage de la lecture et la transmission de la culture littéraire?

Pour répondre à cette question, je commencerai par en poser une moi-même: qu’est-ce que la littératie? Le Grand Dictionnaire terminologique de l’OQLF définit ainsi le concept: «Ensemble des connaissances en lecture et en écriture permettant à une personne d’être fonctionnelle en société.» En d’autres mots, permettre l’apprentissage de la littératie par des élèves implique de leur enseigner comment déchiffrer des lettres, des syllabes, des mots, une ponctuation… bref, une série de codes qui peuvent sans doute sembler évidents aux lecteurs de ce texte, mais qui dans les faits sont loin de l’être. En particulier pour des enfants provenant de milieux défavorisés, comme le constatent les experts de la question, d’ailleurs. Cette explication donnée, difficile de contester que cette tâche revienne à l’école – qui plus est, qu’elle soit l’une de ses fonctions principales.

Comment parvenir à développer les compétences en lecture des élèves? En les faisant lire, lire, lire encore et encore. Peu importe ce qu’ils peuvent lire, en autant qu’ils lisent, c’est-à-dire qu’ils pratiquent l’acte qui consiste à déchiffrer des lettres, formant des mots, des phrases et des textes enfin. La pratique constante de cet exercice leur permettra de développer leurs habiletés à déchiffrer des mots inhabituels, des phrases plus complexes, des textes de plus en plus longs, le tout de plus en plus facilement, de plus en plus rapidement. Et pour parvenir à ce que les élèves lisent assez pour développer leurs habiletés à ce niveau, la meilleure stratégie à adopter consiste sans contredit à leur offrir des écrits qui les allumeront, qui leur donneront envie de persévérer. Les médiateurs culturels (enseignants, bibliothécaires, animateurs culturels, etc.) qui  les entourent se chargeront de veiller à ce que le type de lecture qu’ils pratiquent connaisse une gradation, mais au départ, l’important c’est qu’ils lisent. Point.

Si l’école doit apprendre aux élèves à lire afin qu’ils deviennent socialement fontionnels, elle leur transmet une culture qui leur permettra de comprendre leur monde et de communiquer. La transmission des repères culturels aux nouvelles générations comme le développement d’une culture commune sont des objectifs tout aussi importants que l’apprentissage de la littératie, mais fort différents!

Au risque d’en heurter plusieurs, la transmission d’une culture ne passe ainsi pas nécessairement par la lecture, et cela bien que la littérature soit partie intégrante, voire principal vecteur de culture. Y a-t-il vraiment quelqu’un qui puisse penser qu’il faille lire l’ensemble des Rougon-Macquart ou même Germinal en entier pour comprendre le naturalisme ou savoir en parler? Émile Zola est pourtant un monstre sacré de la littérature française, voire de la littérature en général. L’enseigner aux élèves, leur faire comprendre en quoi cet auteur est monumental me semble capital, mais pour ce faire la présentation et la mise en contexte de Zola et son oeuvre sont de loin plus importantes que sa lecture. Et ici, l’intérêt initial des élèves pour la matière enseignée ne compte pour rien. Il n’est pas non plus question d’effort, bien que je ne nie en rien l’importance d’apprendre le dit effort aux élèves, mais simplement d’apprendre à ceux-ci la distinction entre la réaction à une oeuvre («Wow, j’adore!»/«C’est bien poche!») et l’appréciation critique de celle-ci («D’accord, la lecture de Zola m’endort, mais j’admets que c’est tout un écrivain!»). Une nuance énorme et pourtant qui échappe à bien des gens, incluant des enseignants…  Ainsi, la suggestion d’un enseignant selon lequel ce sont ses collègues qui devraient choisir les livres à lire, parce que «les profs de français sont fous de lecture par définition» me semble à moi plutôt risquée, quand on songe à combien d’entre eux sont incapables de différencier appréciation et réaction… et on ne parle même pas de l’absence de formation en littérature.

Jugement sévère? La semaine dernière, parmi tous ces commentaires de gens décrétant que la lecture de Germaine Guèvremont était une torture, qu’on devrait interdire Agota Kristof, que la littérature de gare n’a pas sa place à l’école, un de ceux-ci, malheureusement trop représentatif: «Le pire pour moi, ça a été Madame Bovary de Flaubert. Quelle nullité !» Flaubert. Madame Bovary. Nul. I rest my case. On a décidément besoin de bibliothécaires dans ce débat.

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~ par pirathécaire le 13 février 2010.

6 Réponses to “spécialistes du livre ou pas? faudrait vous brancher!”

  1. Je partage tout à fait le point de vue selon lequel on ne fait jamais appel à nous pour parler de la lecture, comme si nous n’étions que simples outils de la lecture mais pas acteurs sociaux de la lecture. On se penche toujours sur la lecture vue de l’école… alors que ce n’est pas là que sont les résultats.

  2. Et si le problème était de notre côté … et si en fait les bibliothécaires étaient trop discrets? Depuis 10 ans il y a eu beaucoup de progrès mais il reste encore beaucoup à faire pour créer la bibliothèque de troisième lieux et en faire un élément dynamique au sein de nos institutions scolaires. On passe trop de temps avec les RAAC(2) (périmées avec le multisupport et le numérique) et les cotes et pas assez sur la mise en marché de nos produits et services documentaires.

  3. Je suis d’accord avec Daniel Marquis. Le plan de travail en bibliothèque est plutôt traditionnel. Changer les habitudes, les façons de faire, les « réflexes de demeurer des travailleurs de l’ombre » n’est pas facile. Le remède à cela, chaque année ajouter un élément nouveau dans le plan de travail et en enlever une ancienne. Ex. (cela n’a rien à voir avec la lecture) au lieu de faire la référence assis derrière un bureau + ordinateur on fait la référence debout, en circulant et en interrogeant directement les usagers qui sont en mode « recherche ». C’est fou comme cela change les perceptions.
    Claire Giroux
    alias Néobiblio

  4. J’ai, comme toi, sourciller en consultant les articles de presse sur la lecture à l’école. Pourtant,pas de surprise, que de la redite.
    Quand cessera-t-on de confondre lecture et littérature?

    Je rencontre, depuis des années, des étudiants qui me soumettent leur liste de lectures obligatoires. La même liste depuis des lunes.
    Que de platitude sous prétexte de littérature!
    « La Plaisanterie » de Kundera? ou encore « Poussières sur la ville » un must au secondaire?

    Et l’ignorance, le refus, le rejet de toute la production en littérature dite jeunesse. Une honte.

    Et où sont donc les bibliothécaires?
    À essayer, encore et encore, dans l’ombre cela va de soi, de faire lire le corps professoral.

    Sont aussi bouchés (les profs) que les journalistes.
    Rien de neuf, vive les classiques!

    Pourtant un roman comme « Coeur d’encre » dense, épais, pas si facile à lire mériterait bien un détour. J’en suis au deuxième tome : « Sang d’encre ». Un régal.

    Qu’on nous lâche un peu avec Germinal et les vieilleries du corpus franco-franchouillard.

    Les jeunes lecteurs méritent mieux.
    Heureusement, y’a la bibliothèque.
    Pas de prescription, que du libre choix.

    Dans l’ombre, of course, et pourquoi pas?

    La lumière aveugle.

  5. Il y a plusieurs façon d’envisager la littérature dans osn sens large, l’écriture et la lecture. Bien sûr un beau texte, bien ficelé demeurera toujours agréable à lire, mais cela ne le transformera pas nécessaire en best-sellers ou en livre qui stimulera des élèves à découvrir la lecture.

    Je suis d’accord avec l’idée générale émise ici. Il est plus important d’actualiser les lectures obligatoires de nos étudiants pour leur donner envie de lire.

    D’eux-mêmss, ils finiront par s’intéresser à autre chose que le journal de montréal, et puis après tout, le fait de lire cet auteur ou un autre, n’est-ce pas à la base une question de goût. Malgré nos envies de penser qu’un Zola, Flaubert, et autres valent mieux qu’un Tom Clancy, Arthur. C Clark … cela demeure une question de goût.

    Bien sûr tout ceci ne demeure que mon opinion.

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