J’ai un scoop pour vous: les gens sont des IMBÉCILES!!!

Journalistes, commentateurs, intellectuels confirmés ou patentés, gérants de fosses d’orchestre, c’est un sujet dont ils ne se lassent pas. Qu’il fasse tempête ou canicule, que les nids-de-poule se creusent ou que le béton tombe, peu importe: c’est toujours d’actualité, du moins au Québec.

Ne-non, je ne fais pas allusion aux performances de Canadien (TM Sportnographe) ni à la collusion dans le milieu de la construction. Je parle de l’ignorance crasse des masses. De la terrible stupidité des foules. De l’insupportable abâtardissement de la plèbe. Brrr.

Il se passe difficilement une semaine sans que le constat ne surgisse dans les médias. Que ça vienne d’un chroniqueur que la découverte brutale de l’inculture de certains de ses concitoyens jette à terre, d’un prof de cégep occupant son trop de temps libre et son manque de reconnaissance en se désolant périodiquement dans un courrier des lecteurs de la dégénérescence de la société, ou encore d’un universitaire venu faire son tour de piste dans les médias pour ploguer sa dernière monographie signée, quoique sans doute écrite par un assistant de recherche (oui, je suis de mauvaise foi), le verdict est toujours le même: les gens sont des IGNARES!!! Et des IDIOTS!!! Ce qui revient souvent au même dans l’esprit de plusieurs.

Pour ceux d’entre vous qui seraient encore choqués d’une telle révélation, rassurez-vous: après une phrase de cinq lignes et quelques propositions, tous les abrutis décriés auront abandonné cette lecture. Elle ne devrait donc faire de mal à personne.

Il existe bien sûr des variantes. Celle des colonisés (les Québécois sont pires). Celle des vieux schnoques (les jeunes, mes amis, les jeunes!…). Celles des historiens improvisés et nostalgiques (c’est prouvé que c’était mieux avant, heille, j’étais là! pis j’ai lu un livre là-dessus). Celle des inquisiteurs (hors ma Culture, tout est bon pour le feu). Celle des Numéro 6 (c’est la faute du système! ou de la réforme en tout cas!). Enfin, peu importe l’angle exploité, le propos est toujours le même: je (ou nous, chez les plus généreux) suis entouré d’analphabètes et de nigauds finis.

Malheureusement, le fait est que, oui, nous sommes entourés d’analphabètes. Les résultats de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA), s’étant déroulée entre 1994 et 1998, avaient révélé que plus de la moitié des Québécois francophones avaient de faibles et très faibles capacités de lecture et d’écriture, quand ils n’étaient pas carrément dans l’incapacité de lire et d’écrire (1). En 2003, l’Enquête sur la littératie et les compétences des adultes (ELCA) n’a fait que confirmer cet état de fait (2). En étudiant les données présentées en 2010 par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec, on constate d’autre part que le taux de décrochage scolaire est à l’avenant: depuis au moins 1986, le taux d’élèves qui n’obtiennent pas leur diplôme du secondaire avant l’âge de 20 ans oscille encore entre 25 et 30%. Depuis 1996, environ 12% des élèves québécois ne détiennent toujours aucun diplôme. Sachant que la maîtrise de l’écrit et l’accès à l’éducation sont deux des principaux facteurs d’accès plus général à la connaissance, il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner de l’ignorance des Québécois.

Certes, il est fort noble de se désoler d’une telle situation, voire de la dénoncer publiquement. Évidemment, on pourrait arguer que l’observation est éculée: s’étonner ou s’exaspérer de l’ignorance de son prochain, c’est probablement un des premiers commentaires qui ait suivi l’invention de l’écriture il y a 5500 ans. Mais soit, admettons la légitimité de la remarque. Seulement, dans nos médias, on ne s’arrête généralement pas en si bon chemin. Et lorsque tout un chacun se change en expert et y va de ses théories fumeuses (règle générale, inspirées de leurs propres préjugés et seulement de ceux-ci) pour expliquer comment les Québécois peuvent demeurer aussi peu alphabétisés et scolarisés, là, franchement… on se demande carrément à quoi bon des études si c’est tout ce que ça donne.

Sur quoi se basent donc ces brillants penseurs pour comprendre le phénomène? Non, ne vous attendez pas à des analyses statistiques basées sur des études approfondies, à une revue exhaustive de la littérature portant sur l’éducation ou même simplement sur l’alphabétisation, à une réflexion nuancée et originale dénotant une connaissance réelle des différentes disciplines et méthodes d’analyse pouvant être utiles ici (sciences de l’éducation, histoire culturelle, sociologie, etc.). Tout au plus, vous aurez droit à des clichés grossiers dont le but n’est, ultimement, que de conforter les personnes qui les expriment dans leurs préjugés. Qu’ils invoquent l’histoire, leurs notions de celle-ci en seront tronquées, leur connaissance du passé se bornant aux peut-être cent dernières années, et à la prise en compte des seuls faits politiques et parfois sociaux plus connus. Qu’ils se frottent au comparatisme, ils n’utiliseront cette méthode que pour pouvoir démontrer leur théorie, plutôt que pour tenter de mieux cerner des pratiques socio-culturelles spécifiques. Ils sauront peut-être se distancer de leur sujet, mais non faire preuve d’empathie, qui est pourtant tout aussi importante pour juger de quelque phénomène humain que ce soit.

Le lien, parfois implicite, parfois clairement exprimé, que certains commentateurs établissent entre l’ignorance et la bêtise lui-même est au bas mot douteux. Il m’arrive, en lisant certains textes, de me demander si le seul reproche que leurs auteurs puisse faire aux Québécois ne serait pas de ne pas penser comme eux. Plus sournois, d’autres estiment que des gens mal informés ne peuvent qu’être bêtes. Comme bibliothécaire, il m’est difficile de ne pas admettre qu’il y a un rapport entre l’information qu’on maîtrise et la capacité à prendre des décisions éclairées. Mais de là à trancher que des gens incultes manquent nécessairement d’intelligence? Je ne vois là qu’une compréhension réductrice et limitée du concept d’intelligence.

Cela étant dit, deux pseudo-arguments en lien avec ce sujet me semblent franchement détestables. Celui, d’abord, qui consiste à rejeter sur les gens la responsabilité de leur propre manque d’instruction. Celui, ensuite, qui amène à expliquer les actions, les décisions, les réactions des Québécois par un simple manque d’éducation ou de culture. La vérité, c’est que les gens qui osent exploiter publiquement de tels arguments démontrent simplement par là qu’ils ne comprennent rien de l’analphabétisme et de la difficile et lente accession d’une population, non seulement à l’éducation, mais à une éducation qui soit plus que de surface.

Dans le fond, lorsqu’on énonce que les Québécois sont bêtes et ignares, on ne fait pas que répéter une ènième variation de jérémiades déjà exprimées depuis des siècles. On semble vouloir convaincre un peuple de sa bêtise, voire de sa médiocrité, à force de le lui marteler. Après le «né pour un petit pain», c’est en quelque sorte le «né pour un petit cerveau». On se conforte dans son sentiment de supériorité. On fait montre du même coup d’un mépris évident ou au mieux soi-même d’ignorance. Finalement, on ajoute aux problèmes que constituent l’analphabétisme persistant et l’accès réel à l’éducation dans notre société, plutôt que de faire partie de la solution. Et en fin de compte, on témoigne de sa propre bêtise: pour reprendre les paroles de Molière, «Un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant».

(1) Serge WAGNER en collaboration avec Jean-Pierre CORBEIL, Pierre DORAY et Évelyne FORTIN. Alphabétisme et alphabétisation des francophones au Canada : Résultats de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA). 2002, Statistique Canada. 87 pages. Disponible ici: http://dsp-psd.tpsgc.gc.ca/Collection/CS89-552-10F.pdf (page consultée le 25 août 2011).

(2) Miser sur nos compétences : Résultats canadiens de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes. 2003. 2005, Statistique Canada et Ressources humaines et Développement des compétences Canada. 246 pages. Disponible ici: http://www.statcan.gc.ca/pub/89-617-x/89-617-x2005001-fra.pdf (page consultée le 25 août 2011).

(3) Indicateurs de l’éducation – Édition 2010. 2010, Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. 134 pages. Disponible ici: http://www.mels.gouv.qc.ca/sections/publications/publications/SICA/DRSI/IndicateursEducation2010_f.pdf (page consultée le 25 août 2011).

~ par pirathecaire le 28 août 2011.

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