le poids de l’hypocrisie

Suite à la publication de mon précédent billet, j’ai réalisé que le sujet de la censure en milieu scolaire, tel que je l’avais abordé, suscitait deux questions. On peut en effet se demander, dans ce contexte, comment agissent les bibliothécaires et les techniciens face à la censure. On peut aussi s’interroger sur les motifs qui font que la documentation abordant le corps ou la sexualité est importante et doit être accessible en milieu scolaire. En d’autres mots, pourquoi la censure en la matière est déplorable.

Évidemment, ce n’est pas ici que l’on fera le tour d’un sujet comme la censure, mais j’ai tout de même décidé d’aborder chacune de ces deux questions dans un billet. Pour commencer, je traiterai de l’attitude des bibliothécaires et des techniciens en documentation vis-à-vis la censure en milieu scolaire.

D’abord, de qui parle-t-on ici? Il y a évidemment le personnel à l’interne: bibliothécaires et techniciens, plus rarement commis, employés des commissions scolaires et des écoles. Autrefois espèce en voie de disparition, les bibliothécaires sont depuis quelques années de plus en plus nombreux dans le système d’éducation québécois, grâce à des subventions du ministère de l’Éducation. Ils relèvent généralement des commissions scolaires, moins souvent des écoles. Lorsqu’ils sont employés des commissions scolaires, s’ils ont parfois un mandat précis de leur employeur, ils doivent le plus souvent répondre aux besoins des écoles, selon la demande. Ce sont les écoles et leurs équipes qui décident si elles leur confient leur budget d’acquisition, par exemple, ou quels genres de services elles requerront. Les employés qui relèvent des écoles ont généralement leur propre bibliothèque, mais leur situation est aussi, à l’occasion, précaire. Enfin, les bibliothèques publiques, généralement par l’entremise des bibliothécaires, mettent beaucoup d’énergie à cultiver la clientèle scolaire, via l’aide aux devoirs, des services de prêts spéciaux aux enseignants ou encore d’autres programmes destinés aux élèves. Le fonctionnement très hermétique du milieu de l’éducation peut toutefois les pénaliser.

S’il est une chose que toutes ces personnes ont en commun, en dehors de leur champ d’expertise, c’est de généralement peiner très fort à pénétrer le milieu scolaire. Il existe plusieurs raisons à cela. Ainsi, le personnel des écoles, en particulier les enseignants, est débordé et a donc peu de temps à consacrer à quoi que ce soit qui ne lui semble pas prioritaire. Les différents intervenants en milieu scolaire comprenant très mal le rôle des bibliothécaires et plus largement du personnel en documentation, ils saisissent mal, par conséquent, l’intérêt qu’il y a à faire appel à leurs services. Enfin, même si c’est tabou, avouons-le: s’il y a des tas d’enseignants curieux, dynamiques et allumés, il y en a un bon nombre aussi qui sont blasés, peu intéressés et qui ne font que le strict minimum. Pour ces derniers, les efforts requis afin de s’approprier les outils et services offerts par les bibliothécaires et les techniciens en documentation sont trop grands. Ils ne se soucient apparemment pas assez de la réussite de leurs élèves pour miser sérieusement sur l’élément qui fait la différence, soit la lecture. Ou du moins, ils ne se soucient pas d’exploiter toutes les ressources à leur disposition en la matière.

Dans ce contexte, les bibliothécaires doivent marcher sur des oeufs. S’ils veulent percer, ils doivent d’abord séduire leurs clients potentiels. Cela implique de faire attention, de ménager les susceptibilités et parfois même de devoir faire preuve de qualités diplomatiques dignes d’émissaires de l’ONU en zones de conflits. Oui, il arrive que des enseignants et des membres de l’administration scolaire contactent leurs bibliothécaires concernant la plainte d’un parent. Lorsque cela arrive, il fait plaisir aux bibliothécaires d’aider à l’élaboration d’une réponse bien argumentée basée sur des faits (et sur le Programme de formation). Mais bien souvent, lorsqu’il est question de censure, elle est le fait des enseignants et des administrateurs eux-mêmes… et ils sont convaincus que leur décision est la bonne. Même en usant d’un argumentaire subtil, il est fort possible que de contester leur raisonnement leur fasse perdre de l’intérêt pour les services qu’on voudrait leur offrir. Quand la confiance est encore toute à bâtir, arriver en tentant de leur faire réaliser que leur raisonnement sur un sujet aussi sensible (et sur lequel ils estiment avoir le dernier mot) est contestable peut s’avérer assez pour qu’ils décrochent. C’est d’autant plus délicat que si les bibliothécaires, en particulier ceux qui relèvent des commissions scolaires, comprennent bien qu’ils sont «en» service plutôt qu’ «au» service des écoles, la nuance passe complètement sous le radar pour le personnel de celles-ci.

En somme, face à des cas de censure, les bibliothécaires doivent composer avec le dilemme suivant: soit ils s’affirment plus ou moins clairement contre la censure au risque de perdre de nouveaux clients, soit ils font la moquette. Laissez-moi vous dire que la moquette est trèèèèèèèèès tentante. Si ce n’est, pour des gens qui occupent un nouveau poste et dont le statut est encore fragile, la seule solution possible. Autrement dit, les personnes qui sont les mieux placées pour repérer des cas de censure sont aussi celles qui sont les moins en position de les dénoncer. Dans ces circonstances, est-ce qu’on s’étonnera que la censure en matière de sexualité comme plus largement soit galopante, en milieu scolaire?

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~ par pirathécaire le 28 février 2012.

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