Arrivée de nouveaux acteurs dans le monde de l’information, multiplication des lieux de diffusion entraînant bien souvent des pertes de revenus publicitaires, difficultés de certains médias phares… Dans un tel contexte, les médias sont sur les dents, d’autant plus que la crise s’est particulièrement fait sentir cette année.
Bien des journalistes s’inquiètent par conséquent du succès de ce qu’ils considèrent comme des compétiteurs médiocres émergeant grâce à Internet et aux nouvelles technologies. Ainsi des blogueurs, ainsi des journalistes citoyens. Craignent-ils d’assister à la disparition de leur profession? Apparemment non, mais leurs réactions n’en sont pas moins bien souvent émotives, voire agressives.
Quand on y pense, cette position que je qualifierais de traditionaliste de bien des journalistes ressemble à celle de certains bibliothécaires. Il n’y a pas si longtemps, journalistes comme bibliothécaires considéraient le rôle d’évaluer la qualité, la pertinence, la valeur des informations comme étant leur chasse gardée. C’est à eux et selon eux que le public, que les usagers, confiaient la tâche de séparer le bon grain de l’ivraie, les rumeurs des faits sérieux, les oeuvres crédibles et de qualité des ouvrages suspects.
Mais les temps et les technologies ont changé. Nous sommes à une époque de surabondance informationnelle. Qui plus est, notre intermédiaire n’est bien souvent plus requis: le public peut aisément (du moins à ses yeux) accéder à l’information. À toutes les informations. Et que les journalistes et les bibliothécaires le veuillent ou non, s’ils veulent durer, leur rôle doit évoluer.
Ce constat, il y a bien longtemps que la majorité des bibliothécaires l’ont posé. C’est ce qui explique ainsi notre intérêt grandissant pour la formation documentaire et le développement des compétences informationnelles de nos clientèles. Nous avons réalisé que nous sommes fichtrement plus utiles en tant que guides que comme gardiens. Malheureusement, c’est une réflexion que bien peu de journalistes semblent tenir.
Ainsi, bien des journalistes paraissent voir dans l’évolution des pratiques un danger pour leur profession, alors que le contexte nouveau nécessite non pas tant une pratique du journalisme différente, qu’une expression différente de cette pratique.
Pourquoi les nouvelles technologies, les nouvelles façons de consommer l’information ne pourraient-elles pas être vues comme une source d’inspiration plutôt que comme une menace? Une meilleure exploitation de l’information, une facilité d’accessibilité, une plus grande démocratisation de l’information ne sont-elles pas possibles, voire souhaitables? Comment concilier ces objectifs et une rentabilité suffisante à la survie des médias actuels? Comment médias et journalistes peuvent-ils se positionner de façon constructive dans le nouveau contexte? Peut-on espérer de leur part des innovations qui bénéficieront à tous plutôt qu’une attitude réactionnaire dont ils mésestimeraient les risques?
Il va sans dire qu’une meilleure organisation de l’information entraîne logiquement un meilleur repérage de celle-ci. Un meilleur repérage de l’information assure une meilleure exploitation de celle-ci. Cela dit, la façon-même de produire et de présenter l’information peut aussi avoir un impact sur l’attrait qu’elle exercera sur le public, sur ses réutilisations potentielles et donc sur sa valeur. Et c’est là où je veux en venir ici: les médias auraient intérêt à s’intéresser davantage aux transformations qu’Internet et en particulier les médias sociaux peuvent leur permettre de réaliser. S’ils ne font que défendre bec et ongles leur profession et se concentrer sur de nouvelles façons de tirer profit de leur production, ils se tirent dans le pied.
Un exemple? Internet n’est pas l’imprimé. Or, les médias traditionnels, en particulier la presse écrite, semblent avoir une vision encore très… statique du Web. Certains médias prétendent offrir des fonctionnalités 2.0, mais à première vue, ils font à peine du… 1.3? Facebook, Twitter, blogues… Oui, les médias y sont, mais il ne semble pas y avoir d’utilisation concertée, réfléchie et réellement complémentaire de ces outils. Quel est l’intérêt de suivre un média sur Facebook et sur Twitter si on n’y retrouve que le même contenu dupliqué? On passe par Facebook et Twitter pour rejoindre le plus de gens possible, mais pourquoi leur offrir exactement les mêmes informations? Pourquoi faire des pages Facebook pour ses journalistes, si on n’est même pas foutu de les gérer correctement? Des pages Facebook inactives, pour des gens bossant dans un domaine toujours en mouvement… non, ça ne fait pas sérieux.
Évidemment, il faut oser expérimenter, ce qui implique d’accepter qu’on risque de se planter. Mais je soupçonne que là n’est pas la raison qui explique ceci. Il m’est souvent arrivé de tomber sur le billet d’un blogue de média ou sur un gazouillis de journaliste demandant leur opinion aux lecteurs. Pourtant, lorsque cela m’arrive, j’ai toujours la forte impression qu’on cherche à s’inspirer de ce que les lecteurs peuvent avoir à offrir, sans plus. Pas de dialogue, pas d’échange réel. Pourtant, c’est là l’intérêt du Web 2.0. Ont-ils mal compris le Web 2.0? Est-ce un signe de résistance? Combien de journalistes lèvent le nez sur ce qu’ils qualifient d’opinions de n’importe qui? Comment imaginer que ce type de journalistes endosserait les principes du Web 2.0? Je gagerais donc que pour beaucoup d’acteurs des médias, l’implication du grand public dans la production et la diffusion de l’information est un signe de décadence plutôt qu’un gain.
Tout cela sans compter que pour les médias qui ont entrepris d’user de blogues comme vitrines pour certains de leurs journalistes, l’exercice n’est pas si concluant qu’il peut le paraître. Bien des blogues de journalistes sont sans doute pertinents, qui plus est populaires, mais ils gagneraient incontestablement à être repensés. On devrait ainsi s’interroger sur la hiérarchie faisant de ces blogues des simples parties du site des médias dont ils relèvent, principe primordial apparemment, puisqu’il est assumé au détriment des blogues, de leur organisation, de leur facture, de leur présentation. À une époque où le premier amateur peut s’offrir un site élégant grâce à des plates-formes telles que Blogger ou WordPress, il est triste de constater que certains journalistes parmi les plus intéressants ne se voient bien souvent même pas offrir un blogue qui soit véritablement adapté, pensé pour eux. Si les médias n’intègrent pas mieux les outils du Web, comment s’étonner qu’eux-mêmes soient mal intégrés au Web?
Cela étant dit, l’ensemble de ce que les médias traditionnels produisent en ligne n’est pas de la bouillie pour les chats. Quelques-unes des expérimentations auxquelles certains d’entre eux se livrent ont même beaucoup de potentiel! Je pense par exemple à l’utilisation des blogues de ses lecteurs par Le Monde, tel que décrit ici. L’illustration à l’inverse, en quelque sorte, des critiques émises à l’instant sur l’exploitation habituelle de blogues par les médias.
Mais il n’en demeure pas moins que les initiatives de ce genre sont trop peu nombreuses. Je me prends parfois à penser que si les médias traditionnels ont encore beaucoup de succès en ligne et rejoignent tant de gens, c’est simplement parce qu’ils sont sur une erre d’aller. Ils bénéficient de grosses machines marketing, ils ont l’avantage d’une réputation déjà établie. Mais combien de temps cela durera-t-il? Ce n’est pas en affirmant une prétendue supériorité sur le premier blogueur venu qu’ils conserveront leur autorité. C’est en la prouvant. Pas seulement en pratiquant comme ils l’ont toujours fait, mais en adaptant leurs pratiques aux nouvelles réalités du Web. En s’adaptant. En seront-ils capables?









